Interview d’un éducateur insolite

Bonjour Séraphin, vous êtes éducateur dans un foyer expérimental accueillant des jeunes fracassés par la vie mais aussi des jeunes qui veulent donner un sens à leur vie. Quelle est votre parcours ?

De combattant, je dirais. J’ai travaillé tout d’abord des années dans une Maison d’enfants à Caractère Social puis en CHRS. J’ai travaillé auprès de publics très divers et variés. De toute culture, de toute religion, de toute catégorie sociale car leur point commun était la vie qui ne leur a pas fait de cadeau. Surtout des parents dépassés par les évènements, maltraitants malgré eux parfois eux.

Y a-t-il des moments où vous ne pensez plus à votre métier que vous exercez depuis trente ans ?

Oui, quand je dors. Et encore !

Pourquoi ce métier ?

Je pourrai vous poser la même question. Pourquoi êtes-vous journaliste ?

C’est moi qui pose les questions, vous permettez ?

La remise en question est constructif vous savez. Ce n’est pas péjoratif. Prendre de la distance est nécessaire…. Pourquoi ce métier ? C’est ce métier qui m’a choisi et j’ai été porté par cette dynamique. Y –t-il des raisons valables ou non valables ? C’est comme si vous me demandez pourquoi j’aime ma femme ?

Je ne savais pas qu’un éducateur philosophait.

C’est très important pour s’entretenir. Nous ne pouvons pas être dans l’action. N’être que dans le faire, on s’épuise, cela devient une routine.

Vous ne vous êtes jamais emmerdé dans votre métier ?

Si, avec mes collègues. Avec les jeunes, c’est différent. C’est quand ça bouge que c’est intéressant. Quand ils sont calmes, il y a moins de matière à travailler. Quoique, cela dépend.

Revenons à notre sujet initial. Vous gérez un foyer expérimental où la direction est basée sur une coopération entre un éducateur et un gestionnaire. Que les règles sont posées avec les jeunes qui intègrent le foyer à chaque année. Et surtout qu’il y a une pièce interdite aux adultes sauf lors d’un gouter annuel, où la confiance est de mise. Chose étonnante, la pièce est la plus propre de la maison et magnifiquement décoré.

Oui, au début, c’était une pièce vide où les jeunes pouvaient taguer, aménager ce qu’ils voulaient. Au fur et à mesure, ils se sont rendus compte que le rangement, la beauté d’un lieu leur procurait un bien-être. Ils étaient heureux. Ils se sentaient chez eux. Comme dans leur chambre, on n’y pénètre pas. On fait le point avec le jeune dans une autre pièce. On fait très attention à ce que chaque jeune préserve son intimité et construit son identité propre.

Un concept revient souvent dans la philosophie de ce foyer : l’Amour. Cela ne fait pas bisounours ?

Cela le parait aux yeux d’une société qui recherche la performance, l’élitisme gommant les différences. Non, l’Amour doit être la base de notre société. L’Amour permet la confiance, le partage. Ne plus être gentils mais vrais comme chacun doit l’être au fond de lui-même et pas en fonction de ceux que disent les autres de manière négative. Nous essayons d’avoir un vocabulaire positif, valorisant même en posant un cadre, même si un jeune a fait une connerie. Nous n’évitons pas les conflits. On le provoque parfois si on sent qu’il y a un abcès qui s’infecte dans la relation, dans le mal-être. Tout doit être fait dans la bienveillance.

C’est difficile ce que vous demandez.

Bien sûr que c’est difficile. La vie est difficile et ce n’est pas une raison d’en rajouter plus pour se mépriser, s’ignorer, s’isoler et se noyer dans la rancœur.  Nous faisons en sorte que la différence soit une vraie richesse et qu’elle soit vécue. Pas des paroles en l’air. Nous le vivons au quotidien. Comment croyez-vous que j’ai réussi à tenir depuis trente ans ? Comment croyez-vous que des gens arrivent à garder le sourire malgré les galères, les souffrances renvoyés par ceux que nous accompagnons.

Revenons à nos moutons.

Oui, nous avons des moutons dans notre grand parc. C’est une chance que nous avons d’être à la périphérie de la ville au bord de la campagne.

Ce n’est pas ce que je voulais dire.

Mais nous y sommes. Notre foyer s’ouvre une fois par mois aux habitants du quartier en organisant une fête avec des jeux, un buffet organisé par les jeunes. C’est toujours un succès même si au début, bien sûr, les gens étaient réticents.

Pourtant, on vous entend peu parler. C’est une initiative porteuse d’espoir pour notre société.

Vous m’étonnez en vous entendant. La plupart des journalistes sont souvent à la recherche de scoops, de faits croustillants, morbides, peoples.

Vous généralisez !

Tout à fait, j’en suis conscient. Je sais très bien aussi qu’il y a des journalistes qui font du très bon boulot et je souhaite vraiment que nous les entendions plus et que le profit ne soit pas le moteur du métier mais l’homme dans son ensemble.

Une dernière question. Votre plus mauvais souvenir ?

Aucun. J’essaie de ne me souvenirs que de belles choses. Les mauvais. Je les mets dans une malle : « A ne pas ouvrir sauf si c’est pour se faire mal ».

Merci Séraphin d’avoir accepté cette interview pour le journal « Rêve au concret »

Merci à vous aussi.

 

PS: Tout est fictif mais les pensées réels!

Couple sourd / entendante, un challenge ?

Sourd, je suis marié avec une entendante. Ce n’est pas étonnant pour moi car mon entourage est entendant. Mais là, la question ne s’est pas posée. L’amour est entré en jeu et elle gomme les différences. Les différences sont toujours là comme pour tous les couples. Mais nous avons pu voir la personne « merveilleuse » qu’est l’autre. J’aime ma femme pour ce qu’elle est.

La question se pose : Et la communication ? Bien qu’elle ait travaillé avec des enfants sourds, le challenge était, pour elle, de me voir en tant que mari sourd en dehors du champ professionnel. Nous sommes restés vigilants dans nos relations sociales à ce  que je ne sois pas réduit à ma surdité. J’ai d’autres cordes à mon arc et c’est cela qu’elle a vu.

Nous avons régulièrement des malentendus et nous prenons souvent le temps d’en rediscuter. Certes, cela nous demande de l’énergie, des efforts. Néanmoins, cela en vaut la peine. C’est la même chose pour tous les couples. La communication est primordiale et ne passe pas seulement par la parole. Le langage du corps, du regard, des gestes.

Je suis oraliste et pourtant, nous utilisons parfois la LSF dans des contextes bruyants ou quand mon appareil tombe en panne.

Ce n’est pas tous les jours facile car, au début, le regard des autres sur ma surdité avait pas mal gêné ma femme. Le dialogue était nécessaire pour désamorcer le malaise. Ou bien, je fais du bruit sans me rendre compte et ça a parfois le don de l’agacer surtout la nuit (je me déplace sans mes appareils et les bruits sont amplifiés par le silence).

Est-ce un challenge d’être ensemble parce que je suis sourd et elle entendante ? La question n’est pas là.

Nous avons choisi de vivre ensemble avec tout ce qu’on est, avec nos fragilités, nos handicaps et avec nos forces. Nous sommes complémentaires. Je suppose que la complémentarité peut être une force.

L’union entre deux personnes est toujours un challenge quel que soit leurs identité.

Je suis sourd-oraliste

J’ai beaucoup évoqué la diversité du monde des sourds.

Pas mal évoqué aussi la galère dans notre vie quotidienne, en termes de communication et d’appréhension du monde sonore qui nous entoure.

J’ai aussi abordé la question de l’identité pour essayer de montrer que nous ne résumons pas à notre surdité.

Mais aujourd’hui, je voudrais vous parler de ma position en tant que sourd-oraliste entre les sourds en général et les entendants.

Je parle très bien et je m’en sors très bien pour entendre l’autre dans un milieu calme. L’autre oublie facilement mon « handicap de la communication ». Ma posture est vite ambiguë, vite bancale.

Et quand je suis avec des sourds plutôt signants, pour une grande majorité, hélas, je suis entendant ou presque mais pas sourd.

Je n’entends rien sans appareil (Je n’en ai qu’un car mon autre oreille est kapout). Et j’aime bien entendre comme j’aime entendre le silence.

Trouver une juste place.

Pas une mince affaire où la norme serait d’entendre ou ne pas entendre même pas du tout.

Mal-entendre est encore plus bizarre, moins compris.

Devoir parler de sa surdité, l’approfondir, je trouve ça parfois renfermant. Cela peut m’amener à me dire que je ne pourrais pas faire plus à cause de ma surdité. Alors que c’est faux, bien sûr.

Déjà, c’est une galère. Pas la peine de se mettre un autre obstacle pour mettre un frein à ses compétences, ses talents etc…

Je suis sourd oraliste appareillé. Dire seulement que je suis sourd ne suffit pas. Il manque des éléments  de compréhension pour mieux entrer en communication. J’essaie de mettre des mots, non pas pour étiqueter (enfin, j’essaye du mieux je peux) mais pour verbaliser, mettre du sens derrière ce que l’on vit, ce que l’on est.

Un handicap invisible. Un truc qui cloche qui ne se voit pas. Tout de suite, cela influence la relation, le regard que porte l’autre sur moi.

J’aurai envie de répéter qu’un sourd n’est pas forcément obligé de signer.

Je me pose une question. La culture sourde, ne serait-ce pas la culture des sourds signants ? Je ne me reconnais pas dans cette culture. Je la respecte bien sûr et c’est très bien.

Ce sont juste mes idées, seulement mes idées qui se construisent au fil du temps, au fil des rencontres, au fil des lectures.

Nous nous arriverons toujours à nous entendre malgré nos différences entre les sourds. 😉

Je suis sourd oraliste. Quelle est ma place ?

Ma place, c’est celle que j’ai choisie.

Choisie avec le soutien de mes proches, de quelques personnes qui n’ont pas cherché à m’imposer leur vision. Choisi en prenant connaissance sur ce qui existe, à travers les lectures, les témoignages et bien sur, à travers toutes mes expériences.

J’ai choisi d’être sourd oraliste. Mais mon choix ne doit pas être le choix de l’autre. Malheureusement, ce choix m’amène à avoir « le cul entre deux chaises ». Entre le monde des entendants et le monde des sourds. Je suis amené à être rejeté d’un côté ou de l’autre, surtout du côté des sourds signants, en partie. Je dis bien en partie à cause de mes expériences, des réflexions que j’ai eu:

–  » Tu es sourd et tu parles ? Tu n’es pas sourd ! « , dixit des élèves sourds signants il y a 12 ans dans une classe spécialisée.

–  » Un sourd doit signer « , ce qui est sous-entendu, que je ne peux pas être sourd puis je ne signe pas. Réflexion faite par un interprête LSF entendant.

Ma place, c’est d’être reconnu comme une personne sourde et parfaitement intégré à la société. Pas simple, quand dans des groupes, je suis amené à m’isoler pour me reposer à cause du bruit, ou bien parce que je ne comprends rien et que c’est épuisant. Ou bien, lors des réunions, mon attention baisse et que je perds une partie de l’information. A coté de la plaque.

Pour prendre ma place, il me faut faire des efforts, aller de l’avant, et ne pas rester dans des idées arrêtés, ni des préjugés. C’est comme dans toute vie humaine, prendre notre place, c’est un combat de toute une vie mais sans écraser l’autre. Si je peux prendre ma place, pourquoi l’autre n’aurai pas droit à la sienne. Il y a toujours un moyen de s’entendre, de se comprendre, de se parler et accepter que l’autre est différent et semblable à la fois.

Pour que chacun prenne sa place, les efforts devraient être réciproques et ces efforts seraient simples à vivre par la suite et que ça irait de soi.

Je suis sourd. Mais je suis aussi un homme comme les entendants. J’entends souvent ou plutôt je lis souvent sur des forums de sourds et malentendants :  » Les entendants ne respectent pas…., les entendants sont comme çi « . Cela n’a aucun sens car chaque personne est unique et qu’on ne peut pas l’enfermer dans une généralité et le mettre dans une place qu’il ne veut pas. C’est la même chose quand on parle des noirs, des jaunes, des bleus. Y a tellement de nuances, de diversités et même des différences que nous ne pouvons pas généraliser.

Nous avons chacun notre place, quelque soit notre handicap, notre culture, notre couleur de peau etc….

Je suis responsable de ma place et qui peut évoluer dans le temps ou selon les aléas de la vie. Je suis responsable du message que je véhicule d’où je suis et surtout comment je me mets en marche, en mouvement vers les autres. Je suis responsable des paroles, des gestes que je pose.

Quelle place je veux avoir ? Quel message je souhaite transmettre ?