Vivre le silence quand on est sourd

Déjà, c’est très subjectif car tout dépend du vécu de la personne, comment elle est sourde etc…. Pour ma part, j’ai deux types de silences qui sont complètement opposés. Effectivement, même sourd, le silence peut être oppressant pour moi.

Mais dans des situations bien particulières quand mon appareil tombe en panne. C’est quand je subis le silence. Un silence où j’ai envie d’entendre, d’entrer en lien, c’est particulièrement angoissant. Le son est pour moi précieux. Il indique la vie qui bouge et vibre autour de moi.

Alors quand je choisis le silence, comme couper mon appareil après une journée bruyante, ou dans un bus etc…, cela me fait un bien fou. Cela me repose. J’en profite pour me ressourcer, respirer, observer, admirer et déployer d’autres sens que l’ouïe. Je le fais quand je me sens en sécurité, quand j’estime que je ne vais pas me mettre en danger.

Un silence apaisant pour me reposer.

Une musique sans sons pour faire danser au repos mes neurones.

Un vrai silence où je peux entendre à peine un bruit avec mon appareil.

Un silence où les couleurs du monde prennent forme.

Un silence où les silhouettes se détachent de mon horizon.

Une harmonie du vide sonore pour mieux percevoir d’autres sens.

Pour mieux sentir les odeurs des fleurs ou le parfum d’une femme.

Pour mieux sentir une peau douce, un bois travaillé, une peluche d’un enfant.

Pour mieux saisir les saveurs subtiles d’un curry d’agneau, d’un dessert au chocolat.

Pour mieux voir les détails d’un tableau ou les insectes dans l’herbe.

 

C’est vrai que l’on peut avoir peur du silence, pour ne pas se retrouver.

Peur de se laisser déborder par des émotions ou des idées noires.

Crainte de s’ouvrir à l’inconnu et de se laisser surprendre par des bruits inattendus.

 

Y a-t-il des vrais silences ?

Dans le désert ? Dans la campagne profonde sans âme qui vive ?

Puis y a du bruit dans la tête avec toutes nos idées qui se bousculent, nos mots qui s’entrechoquent.

 

Dans le silence extérieur, on peut entendre notre corps.

Comme le corps qui bat rapidement pensant que l’on marche dans le grenier.

Comme le ventre qui gargouille croyant que c’est le parquet qui grince.

Pour ma part, je peux l’entendre avec mon appareil. Sans, rien du tout.

 

Le silence s’apprivoise.

C’est notre état intérieur qui fait que le silence est pesant ou pas.

Le silence a son propre langage.

 

 

3 Anecdotes sourdingues

  • A la poste locale, je tente d’échanger avec le guichetier et par hasard, je vois la boucle magnétique contre le mur.
    • « Mais vous avez une boucle magnétique. Vous l »auriez pu signaler par un pictogramme pour qu’on puisse le demander »
    • « Ah oui en effet, on ne sait pas comment ça fonctionne »
    • « Je peux revenir vous former. Je vous ferai un devis »
    • (Sourire gêné)….

 

  • Alors que j’accompagnais en voiture une dame âgée de 92 ans lors d’un boulot, je tentais de la comprendre.
    • « Excusez-moi madame, vous pourriez répéter ? Je suis sourd. »
    • « Oh, si jeune!

 

  • Une connaissance qui se questionnait sur la perte auditive.
    • « Mais Vivien, qu’est-ce que ça a de spécifique d’avoir un appareil auditif. T’en a un et t’es plus sourd, non ?  C’est comme mettre des lunettes, tu vois mieux et tout va bien. « 
    • « Ce qui change au niveau de l’audition, c’est que tu dois être attentif pour entendre et écouter puis tu entends de toute façon les sons différemment en fonction de ta perte auditive. Puis l’appareil auditif, tu ne le portes pas tout le temps. (comme les lunettes, d’ailleurs). Même avec mon appareil, je peux me retrouver en situation difficile pour échanger comme le bruit dans la rue, l’ambiance d’une fête, etc… »

 

Mon seul handicap c’est de ne pas en parler, cela sera bien dommage de se taire ;-)!

Même sourd, j’ai une voix

Etant sourd, on pourrait croire que j’ai une voix bizarre, comme un accent belge ou alsacien.

Les gens s’imagineraient que j’ai des petits pois dans la bouche.

Point du tout, je parle très bien. Et pour moi, la parole est vitale.

Le son qui sort de ma bouche me libère et extériorise ce que je ressens.

J’ai cette chance d’avoir eu au moins 13 ans d’orthophonie. J’ai vraiment commencé à parler à 5 ans. Je devais sans doute parler fort ou mal. J’ai beaucoup appris. Surtout pour l’articulation.

J’ai appris aussi à poser ma voix. Ce qui m’a beaucoup aidé, c’est le théâtre, la lecture.

C’est un pur plaisir pour moi de lire à haute voix, quand j’ai bien sur travaillé le texte avant.

Je ne vous cache pas qu’il y a des faiblesses quand je fatigue. Mes mots raccourcissent et je finis pas ma phrase.

La parole est primordiale pour moi. Elle m’aide à m’ouvrir, à être entendu, à être reconnu.

Non, certains d’entre-vous savent bien que je  ne m’exprime pas en langue des signes. Ce n’est pas ma langue maternelle même si je suis sourd de naissance. Je m’en sers parfois avec ma femme quand mes piles tombent en panne. Mais je ne peux pas me passer des appareils.

J’ai besoin d’entendre et de m’entendre.

Je comprends que l’on ne veuille pas parler quand on n’entend pas sa voix ou quand ça dérange, ça titille, ça fait une voix de canard ou une voix nasillarde.

Cela me met en colère quand je lis des témoignages d’enfants sourds où des professionnelles disent aux parents, il ne parlera jamais etc… Qu’est-ce qu’ils en savent ?

N’ayez pas de peur de la voix car elle sort du ventre, lieu des émotions. Des sons sortent, elles sont nécessaires.

Je reconnais qu’il y a des personnes sourdes qui auront des difficultés à parler et qu’ils préfèreront la langue des signes. Et c’est tant mieux, heureusement.

Ill ne faut pas oublier non plus qu’il y a des sourds oralisants, comme moi, qui existent et qui sont plus nombreux qu’on ne le pense. Parce qu’ils se fondent « plus facilement dans le monde des entendants ». C’est difficile de de différencier tellement les profils des personnes sont différents.

N’ayons pas peur d’apprivoiser notre voix, quand c’est possible.

Quatrain #4 – Choisir

J’ai choisi de parler

Et de rester appareillé.

Je suis sourd, point idiot.

L’implant n’est pas dans mes tuyaux.

 

Médecins, j’assume mon choix

Et je ne suis pas aux abois.

N’oubliez pas votre serment.

Incarnez-le bien ardemment.

 

Que mes paroles soient entendues

Et ma liberté, respecté.

J’appelle à la réciprocité.

Évitons les malentendus

 

Fatigue auditive

Quand une personne parle un certain temps,

Cela commence à être usant.

L’attention s’amoindrit,

La concentration s’effrite.

En fait, je décroche surtout quand la voix est monocorde ou très yoyo.

Surtout quand les blagues s’enchaînent sans que je ne comprennes rien.

Quand le brouhaha d’un repas de mariage persiste,

Je n’ai plus l’énergie pour échanger, discuter, et prêter l’oreille.

Juste l’énergie pour jouer ou danser.

Mes oreilles sont en stand-by.

Pour le reposer, je vais m’isoler loin du bruit

Et contempler le ciel étoilé, ou bien les lumières de la ville.

Me recharger dans le silence.

  • Pourquoi Vivien, n’éteins-tu pas ton appareil ?

Très bonne question. Pour ne pas me couper totalement de ceux qui m’entourent, être prêt à réagir si l’on m’appelle. C’est juste un choix personnel. Chacun le vit en fonction de ce qu’il est et comment il appréhende son environnement.

La fatigue auditive est insidieuse puisque qu’on ne la soupçonne pas, surtout si on ne vient pas de faire du sport, une activité physique ou manuel etc…

Cela peut devenir une fatigue psychique quand les frustrations de ne pas comprendre, de ne pas tout suivre s’accumulent et qu’on ose pas les exprimer.

Voilà ce que je souhaitais vous partager après un mariage vécu ce week-end.

Très bonne reprise de la semaine à vous !