Journal à mon père inconnu – 5

Vendredi 13 aout

                Les jours passent et se ressemblent presque. Réveil à 6 heures du matin pour les premiers soins. Petit-déjeuner à 7h30. Kiné à 10h. Repas à 11h30. Visite normalement entre 14h et 20h. Ostéopathe à 16h. En revenant à la chambre, j’espère toujours avoir une bonne surprise. Mais rien de palpitant depuis fin juin. Je suis triste, Papa. J’ai envie de pleurer. J’ai l’impression d’avoir un container dans ma poitrine et qu’il suffirait d’un petit robinet pour tout lâcher. Mais je reste confiant, tu sais. Même triste, cela ne m’empêche pas de sourire aux infirmières, de rire en lisant des bandes dessinées. Mais quand je suis seul pendant un temps, j’ai l’impression de m’enfoncer dans le lit de solitude….

C’est quand même fou ce qu’on peut vivre en une journée. Je te disais que j’étais triste depuis quelques temps et là, je suis dingue de joie. Complètement hilare, Papa.  Une grand-mère est venue me voir à l’instant. En fait, c’était la mère de ma mère que je n’avais jamais connu. Elles s’étaient fâchés et ne se parlaient presque plus. Ma grand-mère avait appris que j’étais à l’hôpital par hasard, hier. Elle est venue de très loin. Grâce à elle, j’ai su où j’étais vraiment né. Je retrouverai ta trace Papa !

 

( A suivre…)

Journal à mon père inconnu – 4

Même jour

C’était trop bien Papa ! Ils m’ont trop fait rire surtout le professeur Hopopop avec sa petite barbiche et son air savant. Ah si tu avais entendu comme il parlait ! Il était trop drôle. Puis le deuxième, c’était une clown. Zoé’lastique. Elle faisait des acrobaties de ouf et faisait des pouêt-pouêt avec ses gants jaunes en guise chapeau. Ma chambre d’hôpital était devenue une aire de jeu pour eux. Tous les deux m’ont fait un bien fou. J’ai senti beaucoup de douceur et de tendresse, puis d’énergie et une folle envie de sourire et rire.  En partant, ils m’ont laissé un nez rouge. Mon premier cadeau. Peut-être que je ne suis pas un homme mais j’ai pleuré. Pleuré de joie Papa, mais pleuré quand même.

Papa, je veux m’en sortir. Quand je remarcherais, j’irai semer ce que j’ai reçu aujourd’hui à mes voisins.

J’ai toujours mes jambes dans le plâtre, et alors ? Maman m’a abandonnée, et alors ? Je suis loin de ma famille, et alors ? Je sais ce que je vaux. Ici, je me sens reconnu. On prend soin de moi.  Je relis sans cesse la superbe carte de ma classe. Cela me dynamise, me motive. Oui, j’espère Papa. Je t’aime Papa même si je ne te connais pas. Je te retrouverai un jour, c’est sûr. Promis !

 

( A suivre…)

 

Les deux clowns existent réellement même si les faits sont imaginés. Ils font partie de l’association «  Vivre aux éclats » : http://www.vivreauxeclats.fr/

Journal à mon père inconnu – 3

Vendredi 18 juin

Je n’ai plus mal Papa. Je vais mieux. Je peux t’écrire. Maman n’a pas réussi à me tuer. Je suis sûr que c’est toi, quelque part qui m’a protégé. Tu dois penser à moi pour que je réussisse à vivre. Je respire doucement, allongé à moitié sur mon lit d’hôpital. Je suis heureux de pouvoir t’écrire. Soulagé d’être loin de la maison. Ici, je suis en sécurité. Les infirmières sont très gentilles dont une très mignonne qui change mes pansements. Mes jambes sont dans le plâtre. Je ne pourrai pas marcher avant longtemps. Mais je remarcherai, ça c’est sur et j’irai à ta recherche. J’irai vivre avec toi. Pour l’instant, il me faut être soigné. C’est étrange, je ne suis plus en colère. Peut-être que je suis loin de ma « famille ». Un de mes potes, Phil, est venu me voir avant que je t’écrive. Il m’a apporté pleins de BD et une grande carte avec pleins de signatures. Je me sens moins seul. Merci Papa…. Je reprends vite mon stylo pour te dire que deux clowns viennent me rendre visite. J’ai accepté leurs venues. Je te raconterai ça.

 

( A suivre….)

Journal à mon père inconnu – 2

Mardi 17 juillet

Me voici, Papa. Je te remets ma colère envers maman. Enfin, celle qui est censé être ma mère. Pourquoi me hais-t-elle ? Nous sommes bien allés chez le médecin  hier pour Loufi. J’étais resté dans la salle d’attente. Quand ils sont sortis du cabinet, le médecin m’a aperçu et a demandé de me voir. Ma mère a refusé sous prétexte que je vais très bien. Je me suis levé pour essayer au cas où. Elle m’a regardé sévèrement, avec des yeux noirs. Je n’ai pas eu peur. Je suis passé devant elle et m’a murmuré que j’allais passer un mauvais quart d’heure. Le médecin n’a pas entendu mais il me semblait qu’il avait deviné. Il a assuré à ma mère qu’il n’en avait pas pour longtemps. C’est vrai que c’était court mais ô combien intense et libérateur. Il m’a ausculté et posé quelques questions. Puis discrètement, il m’a dit : «  Je vais voir ce que je peux faire pour toi. » Je me suis senti écouté, entendu. Cela m’avait fait un bien fou. Tellement cela m’avait fait du bien que cela m’a donné de la force pour la suite. Je savais bien ce qui allait m’arriver. Mais pas complètement. J’ai connu pire. Nous sommes rentrés à la maison après avoir déposé Loufi à l’école. En arrivant au bas de l’immeuble, elle m’a emmené à la cave et frappé. Elle m’a enfermé et m’a menacé qu’elle me tuerait si je la dénonçais. Alors je suis resté toute la journée d’hier dans le noir, avec à peine de l’air qui arrivait par une petite fenêtre. J’avais attendu jusqu’au soir à rester à peine allongé tellement il y avait le bazar. Maman m’a ramené à l’appart. J’ai été assommé par la lumière et la fatigue. J’ai pu boire et me suis écroulé sur mon matelas.

Voilà, Papa, Maman est sorti et m’a enfermé à clé. Je suis trop faible pour m’enfuir et même pour crier. Mais j’ai de la force pour t’écrire et te dire ma haine envers ma mère.

Merde, maman revient déjà….

 

( A suivre…)

Journal à mon père inconnu – 1

Dimanche 15 juin.

Enfin, je t’écris Papa. Je m’appelle Rami si tu te souviens. Mon nom de famille ? Je ne sais pas. Maman s’est mariée quatre fois. Tu as disparu de la nature avant que je naisse, il y a 14 ans. Je n’ai jamais entendu parler de toi. Si je pose la moindre question à ma mère, elle me fout une torgnole. Alors, je ne dis rien. Je suis content de prendre le temps de t’écrire sur un petit cahier que j’ai reçu d’un de mes profs. Il fait sombre dans le salon. Tout le monde dort sur les matelas en mousse. Je suis sur le rebord de la fenêtre et je suis éclairée grâce au projecteur qui éclaire toute la rue. Nous habitons dans un immense immeuble. J’ai une superbe vue sur des usines qui crachent du feu, jour et nuit. Aujourd’hui, je me suis allé balader avec mon petit frère Loufi dans un terrain vague. Nous avons joué avec des morceaux de ferrailles, des pneus où l’on s’amuse à sauter dessus. C’était géant. Loufi a cassé des vitres d’une maison abandonnée à l’aide de briques. On s’est fait engueulé et nous avons beaucoup ri.

Mais ce soir, je t’écris car j’ai mal au ventre et en haut de mes jambes. Cela dure depuis des jours mais je ne dis rien à ma mère. Elle te traite souvent d’hypocondriaque. Je ne sais pas vraiment ce que ça veut dire mais j’imagine. Pour elle, c’est de la comédie pour ne pas aller à l’école. De toute façon, l’école, je n’arrive pas à suivre. Je suis trop fatigué. Je suis souvent fatigué et mes nuits sont agités. C’est-à-dire que je fais régulièrement des cauchemars. Parfois, j’ai une boule qui me reste dans la gorge. Je parle très peu et pourtant, je ne me débrouille pas trop mal à l’écrit. La preuve, je prends du plaisir.

Papa, j’essaie de t’imaginer. Tu dois être noir. Puisque Maman est blanche et moi, je suis brun. Loufi est blond, son papa était suédois, le troisième de maman.

J’imagine que t’as dû être un héros. Comme Maman serait tellement jalouse de toi qu’elle voudrait complètement t’oublier. Enfin, je voudrais rêver que tu sois un homme énorme, puissant. T’imaginer me permet de rester debout. Ma mère ne s’occupe pas vraiment de moi. Je suis juste bon à l’accompagner au marché et porter les lourds sacs, à faire le ménage et à m’occuper de Loufi.

Je vais te laisser Papa. Je m’endors. Demain matin, Maman doit nous emmener chez le médecin pour mon petit frère. J’en aurai bien besoin aussi.

 

( A suivre…)

Journée (fictive) d’un travailleur social

8 h 17 : J’arrive au centre avec plus de retard que prévu à cause d’un foutu tracteur. Il me reste 13 minutes pour préparer la salle d’accueil pour accueillir mes petits jeunes enfants autistes. J’arrive dans le couloir menant à la salle. Il vient d’être nettoyé par la femme de ménage. Heureusement elle a ouvert les fenêtres pour que ça sèche plus vite mais ça sera vite sali. Cela fait des semaines que je lui demande de laver le couloir et la salle de groupe en premier. Mais non, elle n’en fait qu’à sa tète. Elle me voit, me salue, me fait un grand sourire. Je fais de même et lui souhaite une bonne journée.

8 h 28 : À peine fini de fignoler que j’entends une voix qui m’est bien connu : Félix. Il rentre en trombe et commence déjà à tout mettre par terre. Je le reprends avec douceur et fermeté. Je l’accompagne à l’entrée pour qu’il pose ses affaires, prenne sa photo pour le mettre sur le panneau de présence. Nous communiquons avec son classeur de PECS. Il ne s’en sort pas trop mal. Puis Calvin arrive en pleurant et vient se blottir contre moi. Sa mère, l’accompagnant, m’explique qu’elle a du confisqué son jeu électronique.

8 h 41 : mon groupe de 5 jeunes est enfin au complet se posant du mieux que possible sur un objet qui les stimule. Ma collègue arrive avec trois autres jeunes dont l’un, Firmin, a tendance à mordre et à taper tout le monde. Nous l’esquivons comme nous pouvons et essayons de le mettre dans un lieu où il sera en sécurité, pour lui et surtout pour les autres.

8 h 55 : Nous regroupons nos jeunes autour de la table pour préparer la journée. Dialogue en s’appuyant sur des photos d’activités et de personnes qui s’occupent des activités.

9 h 10 : Ma collègue Irma et moi-même prenons nos jeunes pour une activité particulière. Pour ma part, c’est peinture.

9 h 20 : J’essaie de rattraper Félix qui s’est fait la malle dans le couloir alors que les autres sont déjà dans la salle artistique.

9 h 26 : J’ai Félix mais Greg est parti entre temps pour aller aux toilettes. C’est un scoop pour lui car nous devons souvent le solliciter. Mais par contre, il risque de jouer souvent avec l’eau des toilettes. Je mets vite mes autres jeunes avec un pinceau et une grande blouse, avec des flaques de peintures sur chacun de leur feuille.

9 h 45 : Je vais enfin aller chercher Greg qui n’est pas revenu. Je le retrouve en train de jouer avec l’eau où il a fait son caca. Il y en a de partout. Et m… Je reste calme. J’en connais qui va être content de nettoyer tout ça. C’est bibi. Avec Greg, je vais chercher le nécessaire et le change entre-temps. Je n’ose pas imaginer ce que font les autres en peinture.

10 h 11 : Enfin tout nettoyé, tout propre, nous allons rejoindre les autres. J’entends des hurlements. Je fonce. Catastrophe. Tout est propre. C’est juste la petite Huguette qui s’est mis de la peinture sur ses chaussures roses de Dora. Elle s’agite dans tous les sens. Je l’amène dans la salle de décompression où un de mes collègues, Yvette se trouve.

10h18 : Rangement de l’atelier peinture pour pouvoir aller souffler en récréation. J’aide Firmin à ranger et d’un seul coup, me mord le bras. Une envie subite me prend de lui gifler mais je me contiens et respire. Douleur au niveau de ma chair bien sensible près du poignet.

10h28 : Récréation. Tous les jeunes ont mis leurs affaires pour aller dehors. Je surveille les plus dangereux et en même temps les plus vulnérables face à ceux qui sont les plus dangereux. Il me semble que je m’embrouille déjà.

10 h 38 : Greg joue au ballon avec Irma, une des éducatrices. Puis j’entends : «  Arrête de faire à l’imbécile » à Calvin qui secoue sa tête dans tous les sens. C’est encore Irma qui emploie un langage très très déplacé, même aberrant. J’aimerai bien lui foutre des baffes mais non, entre collègues, il faut être calme, courtois, poli pour ne pas contaminer le groupe.

11 h 00 : Fin de la récréation. Nous faisons rentrer tous les jeunes. Une manque à l’appel. C’est Huguette qui contemple ses chaussures roses à l’ombre d’un mur décrépi.

Chacun prend ses jeunes selon ses activités. Pour ma part, c’est temps éducatif avec Firmin. C’est idiot comme terme puisque tout est éducatif dans les ateliers, les temps de repas, etc…. Firmin est un fan de puzzle. Il peut faire des puzzles de 1000 pièces. Mais là, j’essaie de l’initier à la photo et surtout pour qu’il voit son visage. Il prend énormément de plaisir.

12H00 : Après avoir rangé l’appareil photo et divers objets que Firmin a mis en vrac, nous rejoignons les autres au self pour le repas.

13h00 : Le repas s’est passé sans trop de problèmes, a part Gaby s’est a mis sa tête dans le plat de purée. Mais sinon tout va bien.

13 h 16 : Tout le groupe est réuni dans la salle de groupe. Ils sont calmes à leur manière. Pour moi, c’est calme. Je suis assez content de la matinée malgré tout.

13 h 26 : Une de mes collègues, Guinguette, arrive pour prendre le relais d’Irma. Soudain, Greg se fâche et pique une grosse colère. Je l’emmène avec moi dans la salle de décompression où il y a une grande piscine à boules qui peut le calmer. Et là, j’entends Mistinguette : « Et bein, on va passer une après-midi mouvementé. » Là, j’aurai envié d’un bazooka pour la disperser aux quatre coins de la terre. Mais non, cela se fait pas entre collègues. On reste courtois et poli pour ne pas….. bref.

13 h 37 : J’entends Guinguette engueuler un jeune. Je soupire discrètement. Greg, m’ayant vu, prend ma main droite et le pose sur sa joue gauche. Touchant mais je me reprends.

14 h 00 : Notre chef de service passe alors que j’étais en train de gronder avec tact Calvin qui se tapait. Et là, Le manitou reprend en tapant sur la main pour lui dire que ça ne se fait de se faire mal. Je respire très fort et ne dit rien. Mais je sens que ça bouillonne à l’intérieur de moi.

16 h 00 : J’ai passé un temps de musique agréable avec trois des jeunes. Ils se sont déchaînés sur les tambourins, les triangles et avec du rythme en plus. Ils ont énormément progressé. Nous allons goûter. J’étais passé voir Mistinguette à son atelier cuisine. Elle a tout fait à leur place et a empêché Huguette de lécher le chocolat qui restait dans la casserole.

16 h 35 : Les premiers parents arrivent pour aller chercher leurs mômes.

16 h 45 : Mistinguette est parti avec sa grosse camionnette pour ramener quelques jeunes chez eux.

17 h 00 : Il reste encore Félix qui s’agite, impatient. Je l’emmène dans la cour où il sautille autour du toboggan.

17h10 : Félix est parti avec son père sur une grosse side-car. Et moi, je vais enfin vers ma voiture, en sautillant.

 

Une matinée mouvementée

7h48.

Le réveil n’a pas sonné à 7h00.

Branle-bas de combats.

Habillage en vitesse.

La tête en compote.

Avec un peu de cannelle s’il vous plait !

Je prends une croquette.

Un petit verre de soja nature.

Ma femme me soutient.

Je prends la porte pour sortir.

Un bleu pour commencer sur le front.

Je descends les escaliers en… je ne sais plus combien de temps.

J’arrive dans la rue, vaporeux.

Ma femme m’appelle de l’appart.

Je me retourne pour la saluer.

Je me prends un poteau.

La prochaine fois, je ne tomberai pas dans le panneau.

Au loin, j’aperçois le bus.

Je cours pour le rattraper.

Mais explose un cumulo-nimbus.

Je suis surpris par l’averse.

Je m’engouffre dans une flaque.

Mes chaussures sont teintées au moins.

J’arrive heureusement au bus, humide.

Le chauffeur redémarre en trombe.

Pas eu le temps de m’accrocher.

Je m’aplatis contre une pauvre mémé.

Je l’ai démaquillé avec consternation.

Excuses. Elle me répond sèchement.

Scotché sur mon fauteuil, je plane.

J’essaie d’émerger.

Le tram arrive en station.

Je cours.

Une voiture me taille un short.

J’en ressors indemne.

Court voyage en tram.

Il me reste 10 minutes de marche.

Je marche comme un alcoolique.

Mes yeux se ferment malgré moi.

Enfin, j’arrive au boulot.

Je badge et j’embrasse le portail fermement

Clos. Bien clos.

Je tente de réfléchir.

Merde, ma boite fait le pont.

Je suis coulé.

 

 

( Histoire inspirés de quelques faits réels)

Joséphine, femme Batwa

A l’aube où les hommes semblent dormir, Joséphine se prépare à partir avec sa houe pour cultiver sa parcelle. Elle doit aller loin dans la forêt. Elle n’a pas le choix pour manger, survivre malgré la peur qui tenaille son village en bâches. A chacun de ses pas, elle guette chaque recoin d’arbre. Silence oppressant à peine brisé par les chants des oiseaux ou les cris de singes.
Joséphine, femme Batwa, a survécu à des razzias de la FARDC au nord de la région des grands lacs. Une partie de sa famille a été décimée et le reste est avec elle dans un petit camp de réfugiés. On leur a donné chacun une bâche, un sac de riz, une houe et une parcelle de terrain dans la forêt.
Elle marche sur un sentier recouvert de grands arbres envahis par la mousse.
Elle entend au loin des tirs. Très loin. Elle essaie de respirer tout doucement pour garder son calme.
Après une bonne heure de marche, elle arrive dans une petite clairière où se trouve sa parcelle entourée de bananiers.
Le soleil commence à peine à chauffer. Elle a du faire un grand détour pour prendre de l’eau croupé, saumâtre. Pour arroser et aussi boire.
Au coin de sa parcelle, elle commence à sarcler autour des jeunes pousses pourris de manioc. La récolte sera mauvaise. La terre est pourrie. Mais elle essaie de ne penser à rien. Elle s’acharne à travailler pour avoir l’impression de vivre.
Soudain, elle entend du bruit derrière elle. Elle se retourne. Elle voit deux hommes en treillis. Elle serre sa houe dans sa main. Elle s’immobilise mais reste campé sur ses pieds nus. Les deux hommes s’approchent d’elle en titubant à peine. Ils ont bu.
« Que voulez-vous ? » Murmure-t-elle.
« Notre récompense » rugit l’un des deux.
Joséphine se concentre. Elle ne sait pas comment mais elle se sent d’attaque à se défendre. Elle est déterminée à sauver sa virginité, sa dignité de femme.
Ils s’approchent d’elle de plus en plus. L’un d’eux tente de la prendre par le bras mais Joséphine brandit sa houe et la plante entre les deux jambes. Cris étouffés et chute. . L’autre essaie de la contenir en esquivant la houe. La femme a son cœur qui bat à cent à l’heure. Elle semble devenir comme une lionne enragée maitrisant son affaire. Joséphine se surprend elle-même. Elle jubile et pleine de colère en même-temps. Son adversaire fulmine et prend un bâton. Sans comprendre comment, elle s’avance vers lui et en trois mouvements, achève son agresseur avec la houe dans le crâne.
Deux hommes à terre. Le temps lui semble suspendu et l’horreur lui revient encore en plein visage. Elle est en même temps fier de s’être défendu mais effrayé par ce qu’elle vient de faire.
Des cris dans la forêt. Un groupe armé arrive et l’encercle. Des fusils se pointent sur elle.
Joséphine se sent prête à mourir. Elle repense à ces femmes battues et violés. Elle n’a pas été violée et ne le sera pas. La guerre n’aura pas perverti son âme.
Levant sa houe et crie.
Tirs.

 

Fiction inspirée du livre de Titouan Lamazou : « Ténèbres au paradis, africaines des grands lacs ».
Les Twa de la région des Grands Lacs, également appelés Abatwa, Ge-Sera, Batwa ou Barhwa, appartiennent au peuple pygmée d’Afrique. Ils sont généralement considérés comme les habitants les plus anciens de la région. Partout, ils sont marginalisés sur le plan politique et économique. Ceux qui vivaient en forêt ont été expulsés lors des créations de parcs, ou pour des industries vivrières et minières.
Pour plus d’infos : Terangaweb

Daouda (Histoire intégrale)

Daouda. Je m’appelle Daouda. Je viens d’un village nommé Kalinto, au Sénégal pas loin de Tambacounda. Mes parents n’avaient plus les moyens de me nourrir et m’ont confié à un de leurs amis qui voulait ouvrir un daara à Thiès. J’y suis depuis trois ans. Tous les matins, je me lève à 6 heures muni de ma boite de conserve pour mendier. Nous sommes trente et nous avons à peine mangé un bout de pain rassis chacun avant d’aller en ville. Nous allons souvent à la gare routière pour chanter nos sourates coraniques. Nous comprenons rien à ce qu’on chante mais au moins, ça marche. Des voyageurs nous donnent quelques francs cfa, ou bien des petits sachets d’arachides et des morceaux de sucre. A peine au bout de quelques heures, nous sommes sales de poussières. Parfois, des chauffeurs nous repoussent à coups de bâton. Mais nous y revenons sans cesse à un autre endroit de la gare. Il y a énormément de grands cars blancs remplis de sacs, de chèvres, de poules. Y a même des gens sur le toit pour tenir les gros sacs à rayures blancs et rouges. Puis il y aussi des taxi-brousses où chacun doit être remplis avant de partir. Parfois on va chanter et essayer d’attendrir les voyageurs qui attendent. Je me souviens d’un jeune toubab barbu qui m’avait souri et nous faisait rire. Cela nous donnait le moral. Les soirs, quand nous rentrons au daara, le maitre nous battait à coups de balai de paille si nous n’avions pas ramené assez de sous. Le plus jeune du groupe prends les plus gros coups pour servir d’exemple.

Malgré la peur qui m’envahit et la faim qui me tenaille, je veux fuir mais la honte et le déshonneur tomberait sur ma famille. Puis notre maitre est devenu puissant. Il nous disait que les sous qu’on ramenait servaient à nourrir nos familles, et que nous avions de la chance d’être logés et nourris.

Logés ? Nous dormons à trente dans une petite pièce sombre, humide à même le sol. Nourris ? Nous n’avons qu’un morceau de pain le matin et un bouillie de mil le soir.

Un jour, je croise un oncle qui m’a reconnu et qui était venu de mon village. Je lui demande des nouvelles de mes parents. Il prend un air tout surpris et triste. « Mais Daouda, tes parents sont morts depuis un an ». Une grosse colère surgit en moi. Je ne le crois pas. Je m’enfuis pour aller rejoindre les autres. Il me faut continuer à mendier pour ne pas me prendre une rouste. Mais je n’ai pas le cœur à chanter. Je ne gagne rien.

Au retour de Daara, chacun apporte sa contribution au maitre. Puis c’est mon tour.

A ma réponse, il prend un bâton. Je lui demande où sont mes parents. Il rigole et crie : «  Tu es à moi. Tu m’appartiens. Tu n’as aucun droit. Tu me dois tout ».

Puis il s’élance vers moi en levant haut le bâton…

Je me colle contre le mur et j’esquive de justesse le bâton qui se brise. Je ne sais pas comment mais j’ai récupéré le bout cassé et me rue sur mon maitre sur son ventre. Estomaqué, il tombe à terre et hurle de douleur. Nous en profitons tous pour sortir de la pièce mais malheureusement, il avait fermé à clé de l’intérieur. Nous cherchons les clés sur notre agresseur. Après l’avoir trouvé, nous sortons et l’enfermons. Fuite de toutes parts à travers les rues. C’est chacun pour soi. Pour moi, je n’ai rien à perdre. Il fait sombre. Mes pas s’enfoncent de temps en temps le sable qui envahit les ruelles. Malgré mes sandales en plastiques, je sens les bouts de verres qui risquent parfois de me blesser. Enfin, j’arrive dans une grande avenue bordée de grands arbres. Une grande crainte me saisit. C’est là où dorment le jour les grands vampires. J’en voie se déployer par milliers et s’envoler vers le ciel. Je recommence à courir. J’arrive devant la gare, un grand bâtiment défraichi marrons et blancs. Grâce à quelques billets que j’avais récupérés sur mon maitre évanoui, je pus m’acheter trois sachets d’eau et des fruits de baobabs. Mon cœur bat très vite. Je décide d’aller à la capitale. Dakar, je crois. J’ai quand même eu de la chance d’avoir un père qui connaissait bien son pays. Parait que c’est rare. Je décide de prendre de suivre le chemin de fer, en ayant pris le soin de demander la direction de Dakar.

Je n’ai surpris personne. J’ai 12 ans mais je donne 15 ans. Malgré la fatigue, je marche au rythme de chaque ballast. Je préfère éviter les cailloux. Il y a heureusement la lune qui accompagne ma route. J’aperçois de temps en temps des silhouettes traverser. Une certaine frousse me saisit par moments mais je garde mon calme. J’entends des bruits stridents. Des grillons, me disait souvent ma mère.

Mes jambes commencent à me peser et mes yeux se ferment. A ce moment-là, je m’apprête à traverser une grande route avec sur le côté, une maison en béton abandonnée. Je m’y réfugie pour dormir. Je trouve un gros morceau de carton qui va me servir de couverture. Je commençais à avoir froid.

La nuit passé, je me réveille lourdement. Je prends conscience vraiment que je suis libre. Une grande joie m’envahit. Je me débarrasse du carton et sort de la maison. Je me retrouve face à un grand gaillard bizarrement habillé, aux cheveux longs tressés. Il a un pendentif à l’effigie de Cheikh Bamba. En me voyant, il me fit un grand sourire et me dit : «  Allah est grand ».

Il s’appelle Moussa Fall. Il m’invite à le suivre pour chanter Allah et pour travailler avec lui. Je me dis que je n’ai rien à perdre. Puis il m’inspire confiance malgré la très mauvaise expérience avec mon ancien maitre. C’est ainsi qu’il me prend la main et nous marchons au bord de la route en direction de Dakar. Il avait un grand bâton pour l’aider à marcher, à cause d’une de ses jambes un peu tordue. Il me demande si je connais le Coran. Je le dis que je le connais mais ne le comprends pas. Il se met dans une douce colère pestant contre mon ancien « enseignant ». Et voilà, qu’il m’explique quelques sourates pour que je puisse les chanter et mieux me les imprégner surout l’ouverture de la prière :

(1). Bismi-l-lâhi-r-rahmâni-r-rahîm (2). Al-hamdu li-llâhi rabbi-l-câlamîn (3). Ar-râhmâni-r-rahîm (4). Maliki yawmi-d-dîn (5). ‘iyâka nacbudu wa iyâka nastacîn (6). ‘Ihdina-s-sirâta-l-mustaqîm (7). Sirâta-l-ladîna ancamta calayhim, gayri-l-magdubi calayhim, wa la-d-dâllîn. Ce qui veut dire en clair : (1). Au nom de Dieu, Le Tout Clément, Le Tout Miséricordieux. (2). Louange à Dieu, Seigneur des Mondes (3). Le Clément, Le Miséricordieux. (4). Maître du jour du Jugement. (5). C’est toi que nous adorons, de Toi seul implorons le secours. (6). Guide-nous dans le droit chemin. (7). Chemin de ceux que Tu as comblé de bienfaits, non de ceux que Tu réprouves, ni des égarés. [1]

C’est étrange mais ça me fait un bien fou de comprendre.

En arrivant à Pout, Moussa mendie en louant Dieu. Il reçoit quelques sachets d’eau et des mangues. Il en partage avec moi. Un pur délice. Enfin, un car rapide jaune et bleu arrive au loin. Nous y montons direction Tiaroye sur mer, dans la banlieue de Dakar. Pourquoi ? Parce que mon nouveau maitre veut aller voir son frère Thiaka pour le remettre sur le droit chemin d’Allah.

Malgré que nous soyons bien serrés dans le car rapide, Moussa me raconte pleins d’histoires. Je sens le plancher un peu pourri. Je regarde et j’aperçois à travers des fissures la route se défiler.

Après un certain de temps, nous descendons du car au bord d’une grosse route pleins de voitures, de taxis jaunes, de gros camions. Nous peinons à traverser pour ensuite entrer dans les rues de Tiaroye.

Nous déambulons assez longtemps dans les ruelles ensablés, puis sur des grands espaces remplis de déchets. Enfin, Moussa me laisse au coin d’une rue. Il veut aller voir son frère seul. Cela peut être dangereux. Un peu surpris, je le vois s’éloigner. Il arrive devant un grand portail rouillé. Il frappe. J’entends Moussa appeler son frère. Silence. Je le vois entrer. Des cris. Silence. Plus rien. Une femme pleure. Je longe le mur pour essayer de voir à travers les trous. C’est ainsi que j’aperçois une petite cour intérieur, à moitié remplie de briques. Une personne creuse. Puis je vois un corps. Moussa. Une grande peur m’envahit. Je m’enfuis. J’arrive au bord d’une immense flaque d’eau, à perte de vue. Vertige. Des larmes m’envahissent. A ma droite, au loin, je vois des grandes maisons. C’est sûrement Dakar. Mon coeur bat à cent à l’heure. Pour avoir moins peur, je murmure ce que m’a appris Moussa.

Plusieurs gars courent torse nu. Mais où vont-ils ? Des immenses pirogues aux multiples couleurs me barrent le passage. Je les contourne. Puis bien plus loin, j’arrive vers une plage bien propre, avec des espèces de case sans murs. Quelque m’appelle : «  Hé petit ». C’est un vieux toubab avec un ventre énorme. Il a une grosse bouteille de bière à la main. Il me regarde  bizarrement avec un sourire qui me fait peur.

J’aurai dû fuir, mais je n’ai pas pu. Je me suis fait piéger. Il voulait m’offrir à manger. J’avais trop faim pour dire non. Il voulait me donner des nouveaux vêtements. Je ne pouvais pas refuser. Mon tee-shirt est vraiment usé. Il m’a emmené dans sa maison, puis m’a emmené dans une pièce avec une petite fenêtre avec des barreaux. Puis il m’a poussé et fermé la porte à clé. Je me retrouve donc face à des murs, un matelas où se trouve déjà quelqu’un. Sur une chaise, se trouve des vêtements neufs qui me sont destinés. Un seau d’eau qui sent bizarre. Je ne me laisserai pas faire. Allongé sur le matelas, c’est un garçon plus jeune que moi, comme complètement fatigué. Il me dit s’appeler Abdou. J’entends des pas. Je n’hésite pas. Je prends la chaise et m’élance contre le blanc quand il entre. Surpris, il recule et se cogne. J’en profite pour lui asséner un énorme coup de chaise dans les couilles puis sur la tête. Avant de partir, je vais chercher Abdou. Je ne veux pas le laisser là. Malgré sa faiblesse, nous quittons la maison. La nuit est déjà tombée. On ne voit presque plus rien. Abdou m’indique le chemin pour aller chez son oncle. Nous trottinons sans s’arrêter. Nous suons. Nous nous essoufflons. Une grosse colère monte en moi. Je veux que nous nous en sortions. Je repense à Moussa, bien que je l’ai peu connu. Il m’a appris la persévérance et de toujours croire. Et surtout remercier Allah malgré tout. J’y crois.
Nous arrivons chez son oncle. C’est sa tante qui nous accueille en hurlant. Elle prend vite Abdou dans ses bras pour aller le laver. Son oncle est arrivé par la suite et j’ai dû lui expliqué ce qui s’était passé. Il est furieux. Il part chercher ses voisins pour préparer une expédition punitive. La tante est revenue me voir et m’invite à manger puis à aller dormir dans la pièce où se trouve Abdou. J’entends des clameurs. Je suis très tendu malgré ma grosse fatigue. Que vont-ils faire au toubab ?
Mes yeux se ferment. Des images dans la tête. Je suis encore en vie. Je revois le visage de mes parents, mon oncle que j’avais croisé. J’aurai du le croire et partir avec lui. Moussa. Puis l’affreux blanc qui voulait jouer avec moi.
Après une nuit difficile, nous prenons un petit-déjeuner avec du gros pain et de la pâte à tartiner au chocolat plein d’huile. L’oncle d’Abdou m’emmène ensuite dans Dakar dans sa vieille voiture. Les routes sont défoncés avant d’arrivés à la grosse route. J’ai rarement vu autant de voitures, de magasins, de grandes maisons. Nous arrivons devant une maison envahie par des grosses fleurs rouges. Une pancarte trône sur le portail : « Association Terre des enfants ». C’est un certain Célestin qui m’accueille. L’oncle lui explique la situation puis il me laisse en me disant que je suis entre de bonnes mains. Célestin s’agenouille et prend le temps de discuter avec moi. Il m’explique qu’ici, je peux rester ou m’en aller et revenir. C’est à moi de voir.

Deux ans ont passé. Célestin m’a beaucoup aidé à lire, à écrire, et surtout m’a encouragé à servir de mes mains. Il avait senti en moi que j’étais un bricoleur. C’est vrai, je suis très débrouillard maintenant. Je peux réparer n’importe quelle mobylette, une voiture. Puis beaucoup de patience car certains du centre deviennent violents. Célestin est éducateur et n’hésite pas à mettre le cadre, avec une douce fermeté. Il ne remet jamais en cause notre personne. Juste l’acte. Il ne sanctionne jamais de manière disproportionnée. Nous dormons sur des matelas de mousse dans une grande pièce. Il y a un petit cabanon où l’on pouvait prendre sa douche. Enfin, une douche avec un grand seau d’eau et un gros verre pour s’asperger. Nous avions tous un rôle bien spécifique dans le centre. Dès qu’un plus jeune arrivait, un des ainés devenait son parrain. Une fois par semaine, nous nous réunissons pour faire le point. Il n’y pas de tabous. Et ça c’est génial ! Une grande partie d’entre nous viennent de la brousse. Kédougou, Koungheul, Kolda, Vélingara, Matam, Mbao et ainsi de suite.
C’est ainsi qu’un jour, Célestin nous emmène sur l’ile de Gorée. C’est une énorme expédition pour nous. La plupart ne sont jamais allé sur l’eau et avaient la trouille de se noyer. Je suis excité. Nous visitons le fort d’Estrées avec ses énormes canons. J’ai donc appris que nos ancêtres ont été mis en esclavage et ont été envoyé aux Amériques. Nous allons à la maison des esclaves, grande maison rouge ocre. Une cour nous accueille avec deux escaliers courbés. Comme deux bras qui voulaient nous prendre. Une angoisse monte en moi. Respiration lente. Puis un conservateur nommé Joseph, nous fait un grand discours. Je suis passionnée. Nous arpentons des couloirs sombres pour voir des cellules et enfin la porte sans retour. Des larmes me viennent quand je vois les vagues mordre les rochers noirs. Je ne sais pas pourquoi je suis ému.
Bref, nous revenons au port et je vois au loin un gros camion qui a du mal à démarrer. Je demande à Célestin si je peux aller leur donner un coup de main. « Pas de soucis, tu nous rejoins au centre ».
Je cours au camion et je leur propose ce que je sais faire. Ils sont deux gars à essayer de se débattre avec le moteur. Ils acceptent. Je me mets au travail. Le temps passe et la nuit tombe. Il me reste encore à faire une manipulation délicate. Je demande de faire démarrer le camion. Un énorme vrombissement. Enorme satisfaction. Ils m’invitent à prendre le thé.
Ils insistent pour que je reste avec eux. Je refuse poliment. Je viens de me rendre compte que je suis seul avec eux. Personne aux alentours. Mauvais pressentiment. Je me lève et tout de suite, l’un des gars me prend le bras pour le mettre derrière mon dos. Puis il met sa main pleine de cambouis sur ma bouche pour que j’évite d’hurler. J’essaye de me débattre, rien à faire. L’autre me bâillonne avec un chiffon et me ficelle les mains. Ils m’emmènent derrière le camion et me fond entrer dans la grande boite. Et à l’intérieur, il y avait une autre boite avec une porte. Ils me mettent dedans. Ils m’enferment. Je ne suis pas seul. J’entends du bruit comme s’il l’on remplissait le camion. Nous sommes dans le noir complet. J’ai peur.
J’entends le moteur. Des vibrations énormes. Puis le camion démarre après nous avoir bien secoués.
Où allons-nous ?

J’ai mal partout. Je ne peux pas bouger même si l’on m’a déjà détaché des liens. Nous roulons depuis… je ne sais pas. Cela me semble une éternité. Sur le plancher, il y a des petits trous qui laissent passer de l’air, pollué surtout. Puis nous apercevons aussi de la lumière par moments. Je dis, nous, parce nous sommes six. Nous sommes recroquevillés et calfeutrés. Si l’un bouge, nous bougeons tous. Il fait très humide. Personne ne parle. Je ressens une grosse peur. Une énorme angoisse.
Pour la première fois après un très long moment, une petite fenêtre s’ouvre. C’est l’un de mes ravisseurs. Il nous envoie des petits sachets d’eau. On se précipite dessus. Cela me fait un bien fou malgré mes douleurs. Des larmes montent en moi. J’ai du mal à saisir ce qui m’arrive. Puis du fond de ma mémoire, je repense à Moussa puis Célestin. Une prière monte en moi vers Allah. Je chantonne. Les autres me suivent. Nos psalmodies résonnent dans notre petite boite malgré le bruit du moteur.
Epuisé, je m’endors.

Grand choc. Nous sommes secoués et nous nous retrouvons les uns sur les autres. Des grands cris.
Un coin de notre plancher s’ouvre. Une tête surgit. En me voyant, il m’appelle à venir. Acrobaties. Je touche enfin le bitume sous le camion. Je passe à peine à quatre pattes. Enfin, je me lève et je suis ébloui par le soleil rasant. Nous sommes en plein désert. On me pousse vers l’avant du camion. Le moteur fume. C’est mal barré. On m’emmène un gros sac en plastique pleins de pièces détachés. Je suis tétanisé. Puis j’entends un cri : « Dépêche-toi de réparer ». Je me retourne et je vois qu’on me menace avec une arme. Je ne pas comment mais je réagis. Une force en moi me booste pour regarder le moteur. Il me dise d’y aller. Mais je vais me bruler. Ils s’en foutent sinon ils me brisent une jambe. Je me rends compte que je suis leur survie. Donc je joue aussi ma survie. J’ai trouvé le nœud du problème. Heureusement, ils ont la pièce en stock dans le sac pourri. Je répare en me brulant atrocement. Mes mains tremblent. Intense réparation. Je dégouline. Après avoir fini, ils arrivent à démarrer. Ils me forcent à courir pour rejoindre les autres dans le camion. En me voyant arrivé, mes frères prisonniers me félicitent. En fait, j’apprends par la suite que ce sont des immigrants. Ils ont payé très chers pour aller en Europe. Et que grâce à moi, nous allons y arriver. Mais moi, je ne veux pas y aller. Je n’ai rien demandé. Je suis complètement épuisé. Ma tête tourne. Je n’en peux plus. Mes yeux se ferment.

Je me réveille allongé. J’aperçois des murs gris. J’aperçois une silhouette blanche. Je sens mes mains enveloppés dans quelque chose. Je me sens propre. Comme ça fait un bien fou même si je suis un peu dans les vapes. Une voix d’homme : « Le garçon a eu énormément de chance. Prenez bien soin de lui puis nous appellerons les douaniers pour qu’il soit interrogé. »

Tout se précise. Je suis à l’hôpital de Nouadhibou en Mauritanie. Je suis toujours au repos car trop faible pour qu’il me laisse repartir. Un policier est venu me voir. Il me raconte que ses collègues m’ont trouvé au bord de la route. Ils ont cru que j’étais mort car ils avaient vu au loin des silhouettes près d’un camion me jeter dans le sable. Comme ils étaient un convoi de trois voitures. Un groupe s’est chargé de poursuivre mes agresseurs et les arrêter. Puis un autre groupe m’a récupéré. J’avais un pouls très faible. Ils m’ont ramené d’urgence à Nouadhibou, pas loin de la frontière où l’on m’a recueilli. Le policier veut avoir des informations complémentaires. D’où je viens ? Qui suis-je ?
Je lui raconte tout avec une voix faible. Puis je lui demande des nouvelles des migrants. Il ne me répond pas.
Les jours passent sans que j’aie pu me lever. Je ne ressens pas de colère. Peut-être parce que je suis trop épuisé. Une folle envie de vivre me prend. J’ai survécu et je continuerai à vivre. Je repense à Célestin et Moussa. Je tiens le coup en priant, en souriant malgré tout au fond de mon cœur.
Chaleur sèche. Un vent de sable fouette la fenêtre. Je transpire. J’utilise une serviette pleine de couleurs pour m’essuyer.
Puis en fin d’après-midi. Je reçois une visite. C’est Célestin. Une grande joie m’envahit. Penché sur moi, je l’embrasse tout en pleurant. Son regard m’apaise et me rassure. Célestin, je le considère comme mon deuxième père. Il me raconte que tout le monde m’attend à Dakar, à l’association.
Enfin, nous partons dans son pick-up. Nous avons des provisions et de l’eau pour pouvoir voyager dans de bonnes conditions à travers le désert.
La route est très longue où l’on voit des rochers sculptés, des bancs de sable à l’infini, des champs de cailloux immense et parfois des arbres perdus. Nous faisons une pause de Chami pour prendre du thé.
Reprise du voyage. Nous traversons Nouakchott. Cela ressemble à certains quartiers de Dakar. Je ne me sens pas étranger.
Quelques heures après, nous prenons le bac à Rosso pour passer le fleuve Sénégal. Je commence à être excité. Nous longeons à peine ensuite le lac de Guiers pour s’arrêter à Louga pour y dormir. Il y a de gigantesques avenues vides. Célestin me raconte la folie des grandeurs d’un gouverneur de Louga.
Le lendemain, nous arrivons à Dakar. L’association m’accueille en faisant une grosse fête. Musique à fond avec du bon balakh. Danses effrénées de mes potes. Bissap à gogo, ainsi que du Coca et du Fanta à profusion. Et bien sûr, pleins de cacahuètes et grand plats tel que le mafé et le thiéboudiène. J’ai rarement vu autant de nourritures.
Je ne retenterai pas ce que j’ai vécu pour revivre une grande fête pareil. Mes frères me suffisent ainsi que mes prières à Allah.

FIN

Texte écrit en hommage au vrai Célestin, religieux décédé au Togo.

La belle-famille de Franck

Chaque soir, c’est la même chose pour Franck où il ne peut que se taire. A chaque fois qu’il essaie d’ouvrir la bouche, sa belle-mère le rabaisse. Son père en rajoute une couche avec des mots assassins.. Est-ce qu’il pour quelque chose dans le décès de sa mère il y sept ans. Depuis son père s’est remarié et a eu quatre magnifiques enfants dont des jumeaux.

A l’école, il se démène comme il peut. Il est le premier de sa classe en seconde. Il projette de faire littéraire pour ensuite être avocat. Il est à l’aise avec les professeurs et pour ensuite discuter en classe lors des débats.

A la maison, quand il est tout seul avec ses trois frères et sa sœur, il essaie de transmettre ses connaissances. Il est très pédagogue dans sa façon de dire les choses.

Mais quand sa belle-mère arrive du boulot, son calvaire continue. Il n’arrive pas à se défendre et à mi-mots souhaitent que ses enfants dépassent Franck. Pour elle, Franck est un péteux, moche et hypocrite. Il n’est bon pas qu’à servir et à faire partie de la décoration. Il fait partie du passé de son mari.

Franck se fait parfois appelé Quasimodo par ses frères et sœurs, surtout en présence des parents. Ces derniers rient et ne trouvent rien à en dire tellement c’est vrai pour eux.

Franck aimerait se sauver de la maison mais pour aller où, si loin de ses grands-parents maternelles. Il a parfois essayé de raisonner son père mais il ne veut rien entendre.

Il aimerait crier : «  Ho, je vis, j’existe. Je suis avec vous et je ne suis pas un vieux meuble. Je n’ai que 17 ans. »

C’est ainsi qu’après les cours, il décide de ne pas rentrer chez lui et de partir marcher loin, très loin. Mais à peine sorti de la ville, il croise un de ses profs un peu surpris de le voir dans ce coin-là.

Il l’invite à prendre un verre dans un bar pour discuter.

Son professeur reste patient et silencieux. Il voit bien que Franck est à bout et qu’il veut pleurer.

«  Franck, je crois vraiment en toi car tu as d’énormes capacités. Tu es serviable, tu es généreux et tu as un don pour mettre l’aise ton entourage. Tu as un don pour parler et captiver ton public »

Larmes. Franck parle enfin de sa belle-famille, de son père.

Le professeur lui propose d’inviter sa belle-famille aux prochaines joutes oratoires lors de la fête du lycée. «  Tu n’as pas à prouver aux autres ce que tu sais faire. Fais ce que tu sais faire et comment tu peux être en vérité. Puis n’hésite pas à te défendre avec tact et diplomatie comme tu sais si bien le faire avec des camarades de classe ».

Remerciements de Franck. Ils se disent au-revoir et Franck reprend le chemin vers la maison avec un cœur plus léger, malgré une grande appréhension. Cela ne se fera pas du jour au lendemain de se faire accepter tel qu’on est.

 

 

Cette histoire est inspirée de faits réels avec les liens entre le fils du premier mariage et la belle famille.

En connaissez-vous des histoires qui se ressemblent ?