Survie dans un taudis

Il fait froid et humidasse.

Jimmy tente de se réchauffer.

Les murs sont très mal isolés.

Un courant d’air désagréable se faufile sous la porte d’entrée.

Les moisissures prennent leurs aises dans les recoins de la salle de bains

Et de la cuisine.

Il voit la vaisselle s’accumuler. Il n’a pas le temps.

Il veut fuir de son studio pour aller au travail.

Son studio ? C’est plutôt un cagibi ouvert aux fantômes.

Aux mauvais esprits qui encombrent ses pensées.

Jimmy aimerait bien prendre le temps de réfléchir

Mais comment ? L’Esprit financier le tourmente.

Il a peur de ne pas finir le mois.

L’Esprit de la faim le guette à tout moment.

L’Esprit de la santé a pris ses vacances.

L’Esprit de la soif l’enveloppe parfois

Quand il ne peut plus payer l’eau.

L’Esprit d’Amour a fait ses valises pour un temps

Car il est trop encombré par ses esprits qui le fait plier de douleurs, parfois.

Mais l’esprit d’Espérance est toujours là, discret malgré tout.

Jimmy ne chancèlera pas, il ne veut pas finir dans la folie.

Il le pourrait avec sa solitude dans ce taudis.

Il cache sa détresse à ses collègues de travail.

Ils ne le savent pas. Il a trop honte.

A quoi bon ? On le considère comme un travailleur modèle.

Il ne veut pas briser ce mythe.

On verrait une incohérence entre ce qu’il vit chez lui et à son boulot.

Il ne voudrait pas être rejeté, renié, trahi.

Son travail, c’est ce qu’il aide à tenir.

Alors il ne peut pas se permettre de ne plus avoir d’emploi.

L’esprit du désespoir pourrait pointer ses gros sabots.

Que vaudrait alors sa vie ?

 

Le mal-logement n’est pas une fatalité. Chaque homme, chaque femme, chaque enfant devrait vivre dignement, avec un minimum de confort.

Est-ce que l’homme, accaparé par tant de soucis ou qui vit dans l’inconfort permanent, peut prendre le temps de réfléchir, de débattre et penser à l’avenir de son quartier, de sa ville, de son pays ou de sa planète ? Tout dépend de ses priorités.

Le langage de Sophie

Dans l’accompagnement des jeunes, elle s’évertue à employer un certain langage. Un langage qui lui a beaucoup demandé d’effort sur elle-même. C’est surtout pour mieux appréhender le monde avec un autre regard, un regard plus juste et plus près de la vérité.

La négation a disparu des pensées de Sophie. Les limites, pour elle, sont des cadres et ce qui est interdit sont juste des balises qui demandent de l’attention, de la réflexion.

Ensuite, elle essaie de tout positiver. Les échecs sont des tremplins.

Les non deviennent des stop. Elle essaie d’établir des relations positives avec chaque personne et de proposer un cadre qui peut amener un comportement positif. Surtout elle s’emploie à relever 4 fois plus de qualités si elle a dû nommer un élément négatif. Elle valorise toujours le jeune devant ses pairs et ses collègues. C’est une manière de construire un projet qui ait du sens et porteur d’espoir, d’avenir.

Elle fait le maximum pour être objectif et de ne pas porter de jugements. C’est un vrai challenge qu’elle prend. Elle tente aussi de prendre soin d’elle-même pour être plus disponible aux autres, pour minimiser les luttes de pouvoirs et d’établir des liens positifs envers ses jeunes et ses collègues.

Evidemment Sophie ne vit pas dans un monde parfait et elle est souvent en confrontation avec des collègues impulsifs, qui se moquent d’elle, qui ont une toute autre vision de l’éducation.

 

Et vous ? Qu’en pensez ? Avez-vous essayé d’avoir une attitude bienveillante, sans hypocrisie bien sur. Ce n’est pas de la bienveillance de guimauve. L’attitude peut être aussi ferme pour un cadre qui a été dépassé. Vous avez des expériences à nous partager ?

 

Une vie fracassée

Elle est assise dans le métro.

Recroquevillée vers ses jambes où elle tente de fermer une bouteille de gin.

Elle la met dans un sac en plastique vert pour ensuite la mettre dans son petit sac à dos noir.

Elle prend une bouteille d’eau de 50 cl. Elle murmure des mots à la bouteille. On l’entend à peine.  Ses bras semblent déstructurés. Elle porte un bonnet où des cheveux noirs sortent en bataille.

A un arrêt de métro, elle se lève, plié comme si une enclume était posée sur son dos.

Nous apercevons son visage. Elle est belle et jeune. Et pourtant elle semble plus vieille avec sa démarche.

Elle prend le temps de réfléchir pour savoir où aller. Elle pose son sac, la tête toujours rivé vers le sol.

Puis le métro redémarre.  Nous nous éloignons d’elle, perdue sur le quai complètement illuminé. Nous nous enfonçons dans le tunnel obscur. Nous apercevons encore sa silhouette au loin. Où va-t-elle aller ? Trouvera-t-elle donc des personnes pour l’accompagner, la soutenir ?

Je souhaite du bon courage aux travailleurs sociaux, aux bénévoles qui accompagnent ces vies fracassées.

Hadja

Recroquevillée contre le sol, elle tend son gobelet loin devant elle.

Sa tête est emmitouflée par son hidjab bleu, recouvrant tout son corps.

Les yeux fermés avec ses oreilles aux aguets.

Elle s’appelle Hadja.

Elle entend moult pas qui s’entrechoquent. Des chaussures à talons qui claquent, des mocassins qui frottent. Des voix fortes résonnent en elle puis s’éloignent. Le monde lui semble lointain, étranger.

La honte la submerge. Tellement honte qu’elle en oublie ce qu’est la fierté, la dignité.

Sa faim la torture. Comme son visage est caché, elle peut pleurer, mordre ses lèvres pour retenir sa rage.

Hadja est livrée à elle-même. Son mari la bat du soir au matin et l’oblige à mendier. Lui-même n’a pas de boulot. Il s’enfonce alors dans l’alcool dans un bar du coin. Il l’a à l’œil. Il surveille les sorties de métro. Ses enfants ? Ils ont tous été placés. Rien. Plus rien ne retient Hadja. Rien que de la peur.

Tellement honte qu’elle ne peut pas appeler à l’aide. Elle n’a confiance en personne. Elle comprend très peu le français. Comment peut-elle s’exprimer si personne ne la comprend ?

Elle a caché son visage pour ne pas qu’on la reconnaisse. Humiliée, bafouée.

Qui donc peut-l’aider ? Le mari risquerait de la battre encore plus.

Spirale infernale de la violence et de la misère.

Spirale infernale de l’alcool et de la honte.

Elle existe cette femme, à l’entrée d’une bouche de métro. Sans fin !

Antoine

C’est ainsi qu’il s’en va mendier aux devantures des boulangeries.
Plus de toit. Plus de famille. Plus de boulot. Plus de dignité.
Il voudrait bien s’abriter sous des ponts, dans des bergeries.
Mais le froid le poursuit, le torture de tous les côtés.
Il arrive à se procurer de l’alcool pour se réchauffer.
Il voudrait de ses douleurs en faire un autodafé
Pour essayer de survivre jour après jour, hagard.
Ballotté entre des hébergements d’urgence et taudis,
Il noue des liens avec des compagnons avec égard
Puis dans l’ivresse, se déchirent pour un maigre radis.
Un jour, un vrai regard, un geste le redresse
Dans son identité, dans son chemin de vie houleuse.
La chance lui sourit enfin avec des sourires qui le caressent.
Il va au-delà de ses hontes, de ses humiliations
Avec le temps, avec ses paroles déposées, ses actions
Lui permettent d’avancer malgré sa misère, ses galères.
Cet homme s’appelle Antoine, aux yeux bleus d’éther.

Le mendiant

Tu es là, à mendier aux portes de la cathédrale.
Cela fait une heure que tu sollicites les gens pour prendre un café. Tu as froid. Tu es accablé par la fatigue. Tu entends des pas claquer contre les pavés. Tu te retournes. Un jeune homme. Tu essaies de le convaincre de te donner quelques pièces pour ton or noir, ton élixir réchauffant. Il ne veut pas de donner de pièces mais par contre il veut bien t’offrir un café au bar. Tu le suis docilement. T’aurais bien aimé le faire tout seul. T’as pas le choix. Hélas. Vous vous installez à une petite table. Enfin, au chaud. Tu savoures mais tu es gêné en même temps. Le jeune homme essaie de te poser quelques questions. Mais tu te sens libre de lui répondre. Juste succinctement. Oui, tu as un endroit où dormir dans un foyer pour sans-abris. Mais personne ne prend le temps de s’occuper de toi. Y a trop de monde. Le midi, tu vas à la péniche où tu pourras prendre une soupe, te reposer et lire des journaux si t’en as la force.
Le jeune homme t’offre un croissant. Cela te fait plaisir mais cela t’énerve un peu. Tu te sens assisté. Humilié?
Le barman t’apporte le dernier croissant d’hier. Des restes comme si on les donnait au chien. Piqué mais tu ne réagis pas. Tu prends ton croissant, le rompt et le trempe dans ton café. Peu importe le regard de ton voisin de table. Ce dernier te laisse manger, en silence. Il te respecte. Tu le sens bien malgré tout. Il a pris son temps. Mais il regarde sa montre. Il doit s’en aller.
Ayant terminé ton café et ton croissant, tu l’accompagnes à la sortie. Le froid te fouette. Tu lui serres la main. Tu le laisses partir et toi, tu repars sur les marches de la cathédrale pour essayer de récupérer des pièces. Des vrais pièces pour que tu puisses faire ce que tu veux. Qu’on te fasses confiance mais ce n’est pas facile. L’alcool te manque. T’aurait bien aimé en mettre d’ailleurs dans le café. Pour te réchauffer le corps. Mais ça, les donateurs, ils ne pourront pas le comprendre. Ils ont raison en partie. Tu pourrais te laisser aller dans l’ivresse et dormir n’importe où. Tu pourrais errer, hagard, dans une extrême solitude. Puis dormir au foyer. Et re-belote le lendemain pour survivre. Jusqu’à quand?

Le vieil homme

Sur la jetée en pleine tempête, 

Un vieil homme affronte les écumes.
Du varech s’échoue, il l’hume.
Des souvenirs fuient sa tête.
Son regard est secoué par le ressac.
Ses pensées enfermées dans un sac

Où l’homme marche contre le vent.
Emmitouflé dans son ciré,
Il rit, s’esclaffe plus qu’avant.
Il respire dans sa folle virée
Dans une nature déchaînée.
Il s’est évadé de la routine
Et redécouvre sa destinée
Riche de vie, de protéines
Qu’il ne soupçonnait guère. 
Il saisit son existence fier
Grâce à l’océan majestueuse
aux histoires mystérieuses.

 

La Patronne

Elle pétrit la pâte avec passion

Comme elle manie l’humour et le travail.

Elle est toujours vive! Une sensation

De légèreté et de rigueur sans faille.

Son regard attendrit les coeurs durs

Ou déconcerte les snobs si surs.

Elle mêle les arômes et les saveurs.

On ne repart jamais le coeur vide.

Ses pizzas mettent le bonheur

Dans nos papilles loin des Enéides.

Ses patisseries sont des tickets de voyage

Pour faire tomber les mornes visages.

Elle dirige son équipe de fidèles

Avec sincérité et beaucoup de zèle.

Elle cherche la qualité pour le plaisir

Des clients, pour les faire frémir

D’envie de savourer ses mets.

Merci Patronne sans guillemets.