22h30. Roger arrive au parking du foyer de vie. Il franchit la porte et prend la relève de l’éducateur après un bref compte-rendu. La soirée a été un peu animée. Le plus jeune adulte, Philippe, s’est trompé de chambre et a surpris Odette toute nue. Depuis il est tout hébété et n’arrive pas à s’endormir. Roger doit vérifier s’il s’est bien couché et rejoint les bras de Morphée malgré tout.
Après avoir bu un café, Roger parcourt le couloir avec sa lampe de poche, pour éviter d’allumer la lumière du couloir. Préserver le sommeil des résidents, c’est primordial. Il arrive à la chambre de Philippe. La porte est grande ouverte. Philippe est assis, les yeux dans le vide. Ses yeux bridés clignotent à peine. Sa respiration très lente et rauque. Ses mains sont posées sur le lit, ses pieds plantés au sol. Roger essaie de lui parler. Aucune réaction. Il repart continuer son tour malgré tout.
23h37. Roger se redresse du canapé où il regardait un film sans son. En VO pour au moins comprendre l’intrigue. Il a entendu un gémissement. Cela vient de la chambre de Philippe. Il s’y dirige puis un clic-clic résonne dans le couloir. Froncements de sourcils. Rien ne bouge. Pas d’ombre qui se faufile, ni de bruits de pas. Puis arrivé au seuil de la chambre de Philippe, ce dernier est debout. Les yeux fermés. Tout habillé. Alors qu’il était bien en pyjama. Etrange ! Il dort. Cas de somnambulisme sans doute. Il l’accompagne tout en douceur, le déshabille avec délicatesse. Puis remet son pyjama. Philippe se laisse allonger. A peine la tête posée sur l’oreille, ses yeux s’ouvrent fixant le plafond et pousse une énorme expiration puis respire normalement. Roger sursaute. Non, le dormeur semble dormir malgré ces surprenantes réactions. Le veilleur de nuit repart à pas de loup et commence sa ronde.
00h52. Un chant. Une délicieuse voix féminine. Langoureuse et sensuelle. Une radio à cette heure-ci ? Cela vient de la chambre d’Odette. Il y va rapidement et en douceur, de peur de réveiller les autres. Non, c’est la voix d’Odette. Bigre. Il voit de la lumière. Il ouvre la porte de la chambre. Obscurité presque totale. Aucun son. Odette est allongée dans son lit. Elle dort profondément. Des hallucinations auditives ?
Mystère et boules de gommes. Il referme la porte. Silence totale, à peine un rugissement infime des spots de sortie de secours et le cliquetis de l’horloge dans la salle à manger.
03h25. Alors que Roger passait devant la chambre de Philippe, il aperçoit des crottes et une flaque. Du pipi. Philippe est tout nu, allongé sur le sol, la tête sur son pyjama en boule, dormant comme un loir. Nettoyage en vue. Douchage. Désinfectage. Rincage. Essuyage. Pyjamaje. Au litage.
4h42. Eclats de rire et bruits de bisous. Roger redresse sa tête et regarde le couloir. Aucune lumière. La télévision est pourtant sans son. Bizarre de bizarre.
5h03. Des grincements de porte. Des bruits de pas. Il regarde dans le couloir. Tout le monde est levé.
Ils sont tous debout face à lui. Immobile. Des regards dans le vide. Roger sent venir en lui une certaine panique. Et là, ils crient tous en même temps. Grosse panique tout de même. Philippe, tout nu, tel David défiant Goliath, emmène son monde avec lui pour se ruer sur Roger.
22h31 : Roger rouvre ses yeux, en sueurs. Il hésite à franchir le seuil du foyer. C’est sa première nuit. Une angoisse le prend à la gorge. Heureusement, Une personne vient à lui et lui fait visiter les lieux, lui fait un bref résumé puis le laisse seul à son travail. Juste une info à noter. David a été choqué dans la journée par une agression à main armée dans la rue. Mais tout va bien se passer. Bonne nuit et bon courage !
Contes
Le compteur des contes
Kali, un compteur des contes, passait sa vie à parcourir le monde. Il voulait savoir combien de contes il y en avait. Ce n’était pas une tâche facile parce que certains contes se ressemblaient avec une trame presque identique. Elles se différenciaient de par les coutumes, les couleurs, les climats des pays. Comment s’y retrouver ?
Il y avait des contes pour rêver.
Des contes pour avoir peur.
Des contes pour guérir ou pleurer.
Des contes pour se révolter.
Des contes pour faire réfléchir.
Des contes pour rire et sourire.
Des contes magiques peuplés de monstres et de gnomes.
Des contes surprenants avec des personnages pleins de pouvoirs ou remplis d’humanité.
Des contes où les animaux parlent, où les arbres dansent.
Cela faisait bien cinq ans qu’il sillonnait chaque recoin de la terre, pour écouter les sages au coin d’un feu dans la brousse béninoise ou bien auprès des chamans du fin fond de la Mongolie ou de l’Amazonie.
Un soir, sur un pont enjambant le Rhin, il s’affaissât de fatigue sur le parapet. Il portait un sac lourd d’histoires. Il le posa sur le sol pavé, usé par des milles et des millions de pas.
Des visages, des voix, des gestes se bousculaient dans ses souvenirs. Sa tête fourmillait et lui faisait mal à la tête. Il n’en pouvait plus.
Une voix s’élève des eaux tumultueuses du fleuve.
« Kali, remonte jusqu’à ma source, tu trouveras la réponse ».
Kali fut bercé par cette voix qui l’appellait par son prénom. La première fois depuis des années. Il alla poser son sac de contes dans une auberge pour le mettre en sécurité.
Puis munie de son simple bâton, il remonta le Rhin.
Il pleuvait des trombes d’eau depuis trois jours. Le niveau de l’eau montait à vue d’œil. Kali dut monter sur un arbre et attendre.
Un hélicoptère vient à sa rescousse mais il refusa de monter dans l’engin. Il voulait rester au bord du fleuve et continuer sa quête.
Le Rhin dévala furieusement à travers les collines, charriant troncs d’arbres et quelques voitures. Kali dut monter encore plus haut au sommet de l’arbre qui résistait à la crue.
Il pleuvait sans cesse et Kali commençait à sentir son ventre crier famine. Il dut boire l’eau de pluie pour apaiser la douleur.
Enfin, le matin du troisième jour, le ciel fut éclatant de bleu et une vue incroyable s’offrait au compteur des contes.
Le Rhin s’était étendu à perte de vue jusqu’au pied des montagnes, où émergeaient à peine quelques collines. Il voyait d’autres cours d’eau qui se confondaient avec le fleuve. Où devra-t-il aller ?
Quelle est la vraie source du Rhin ? N’ayant pas de carte avec lui, il pourrait se tromper et mettre des mois à la trouver. Est-ce que cela avait un sens pour lui ?
Soudain, l’arbre sur lequel il se trouvait se mit à tomber. Il sauta dans l’eau et essaya de remonter à la surface malgré le courant. Enfin, il s’agrippa à un tronc et reprit souffle.
Le courant l’emporta loin de la source. Il tira sur ses bras pour enfourcher le tronc.
Il se laissa porter par les eaux. Il comprit enfin que son obstination aurait pu l’amener à sa perte.
Une voix s’éleva et le réchauffa :
« Kali, tu comprends enfin que je n’ai pas qu’une source mais plusieurs sources de toutes sortes. C’est comme pour tes contes, elles sont si nombreuses qu’elles n’ont qu’un objectif : Donner un sens à votre vie. Votre vie est si complexe qu’on ne peut pas le résumer en une seule histoire. C’est pour cela qu’il y a autant d’histoires que de vies qui ont existé et existent sur terre. »
Un bateau à moteur vint à lui. Kali accepta de monter à bord.
C’est ainsi que le compteur des contes devient lui-même conteur.
Gaspard ou de l’importance du lien
Complètement seul. Il a envie de crever sur son banc.
Il lorgne les couples, des groupes d’amis éclatant de rire
Passant non loin de lui, ignorant ce qu’il est.
Dans sa piaule, il se gèle à cause des trous dans les murs.
Gaspard a coupé les ponts avec sa famille. Il est en colère.
En colère contre le monde surtout contre sa maladie qui le ronge.
Plus de boulot. Plus de droits. Des dettes à n’en plus finir.
Il fuit les associations pour ne pas voir des pitiés, de la mièvrerie.
Il marche souvent sur les berges du Rhône où l’eau semble l’appeler.
C’est ainsi qu’un soir, il tombe à l’eau. Il ne sait pas nager.
Ses vêtements encrassés l’emmènent vers le fond. Il se laisse aller.
Puis soudain, il sent qu’on le ramène à la surface. Il se débat.
On lui parle mais il hurle de colère. Une gifle le secoue sec.
Désorienté, il entend une voix cingler sa tête :
« Ce jeune a risqué sa vie pour vous sortir de là ».
En ouvrant bien ses yeux, il aperçoit un jeune au teint marron
Et aux yeux bleus, complètement trempé.
Il est surpris par son regard. Un regard non jugeur, juste surpris.
Il entend des sirènes. Des voix s’approcher.
Il se sent pris dans un tourbillon de honte. Une émotion jamais connue.
Une autre traverse son esprit. De la reconnaissance.
Sa colère a complètement disparu dans les profondeurs du Rhône.
Son sauveteur s’approche de lui : « Bon courage. Je suis avec vous. Je m’appelle Khalid ».
Gaspard murmure son prénom et bredouille de confusion.
On l’allonge sur une civière après l’avoir débarrassé de vêtements inutiles, trempés.
Une couverture de survie l’enveloppe.
Khalid était encore là ainsi que le gars qui l’avait engueulé.
Le Samu l’emmène à l’hôpital.
Hospitalisation. Prise en charge. Une infirmière prend soin de lui.
Le lendemain, Khalid est venu le visiter.
Des amis de ce dernier sont aussi venus.
Echanges interminables.
Puis il est sorti et a été accueilli dans la famille de Khalid.
Une énorme solidarité. Il se sent revivre.
Ils sont même venus retaper son appartement.
Son corps lui fait moins mal et repense à sa femme
Qui l’a quitté y a deux ans.
Il se souvient de son numéro de portable.
Il emprunte le téléphone de Khalid.
Retrouvailles. Un autre type de relation.
Une communication plus juste et vraie.
Les liens se solidifient. Il a envie de se battre
Pour sa femme et ses nouveaux amis.
6 mois après, il a trouvé un boulot de magasinier.
Un pur bonheur. Il en est fier.
Il sait que rien n’est plus important que de garder de bonnes relations.
De rester en lien, d’être connecté à ce qui fait sens à sa vie.
Le conte du cri de bébé
Il était deux foies qui se concertaient pour intégrer le corps d’un petit bonhomme à naître. Le cœur, avec un ton sans émotion voulait presser la situation. C’est le cas de la vessie qui voulait faire sa petite place en attendant qu’un foie prenne sa place. Gonflés à peine, les poumons chuchotaient que l’heure n’était plus aux palabres. Une crise de foi était en cours. Le cerveau se mit à vibrer de colère et envoya des décharges. Les membres du petit bonhomme firent pleuvoir des coups contre la paroi maternelle. La rate riait jaune mais l’intestin le remit en place. Histoire de mieux digérer la situation. L’estomac en avait gros sur la patate. Il a dû abuser d’acides et il fut complètement shooté. L’œsophage essaya de contrôler la situation. La thyroïde envoyait pleins d’hormones pour décider et clore le problème. Le compte à rebours fut lancé et n’allait pas tarder à se mettre au rouge. Le cervelet émit des signaux d’alarme et les artères fonctionnaient à merveille, heureusement. L’information passait sans bouchon. Manquerait plus que ça. Que les canaux sanguins deviennent le périphérique de Paris aux heures de pointe.
Enfin, l’un des deux foies déclina et laissa sa place. Ce sont les reins qui ont pu calculer le coup de la diplomatie et de la séduction.
Et c’est ainsi que le petit bonhomme put sentir en lui une tempête se calmer malgré des douleurs insoutenables. Il poussa un grand cri de soulagement quand il émergea de son cocon de la neuvaine infernale.
Voilà pourquoi le bébé crie, à cause des histoires de pouvoirs entre les organes qui veulent avoir la meilleure place.