Le silence des sourds

Le silence des sourds est très particulier comparé au silence de ceux qui entendent. C’est un néant sonore. Imaginez que vous êtes dans le noir et que vous ne pouvez même pas percevoir la moindre nuance dans l’obscurité. Dans le silence « naturelle », vous et même moi quand j’ai mes appareils, nous pouvons malgré tout percevoir des bruissements. Une certaine sécurité car nous pouvons réagir au moindre son. Nous maitrisons malgré nous l’espace sonore. Quand c’est le silence total, comme quand je n’ai pas mes appareils ou plus de piles, cela peut-être insécurisant. Imaginez que vous êtes dans le bureau avec vos collègues. Vous travaillez avec un bruit ambiant, vous savez où se trouvent vos voisins de travail. Puis d’un seul coup, vous n’entendez plus rien alors que vous voyez bien, le monde continue de tourner. On vous parle mais vous n’entendez rien de rien. Vous voyez tomber une agrafeuse. Pas de bruit. Ne vous sentez-vous pas insécurisé ? N’est-ce pas angoissant ?

Bien sûr, quand je coupe moi-même mes appareils pour avoir du silence complet, c’est autre chose. C’est voulu. En général, je le fais très peu pour rester présent à l’entourage, à l’environnement.

Le monde sonore a un impact immense sur notre perception de ce qui nous entoure comme le monde visuel… bref avec chacun de nos sens.

Comme le silence, nous, les sourds, percevons le bruit autrement. C’est une nuisance sonore qui nous fatigue encore plus car nous essayons de capter des sons qui peuvent avoir du sens pour nous, pour se repérer. C’est comme si vous regarder la télé et que d’un seul coup, l’image se brouille et vous essayez de voir des formes connus. Vos yeux se fatiguent plus vite.

C’est pour cela que nous apprécions de converser avec des amis dans le silence, dans un environnement calme. 

Témoignage d’un sourd oraliste

Bien que la surdité soit invalidant dans le champ de la communication, cela ne m’empêche pas d’entendre le monde qui m’entoure par les yeux, le toucher et par mon appareil auditif qui marche très bien.
Bien sûr que le fait d’être sourd, c’est difficile de suivre les conversations, de ne pas savoir d’où viennent les voix, d’être vite fatigué lors de longues conversations etc….
Je suis sourd oraliste. Je n’entends rien des deux oreilles sans appareils, mais l’un entend grâce un appareil auditif. Je suis en mode mono pour entendre. Sourd de naissance, je suis appareillé depuis l’âge de 2 ans et je n’ai commencé à parler que vers 5 ans grâce à de l’orthophonie et à un environnement familial très présent.
J’ai eu une scolarité normale sans professeurs spécialisés. J’avais des séances d’orthophonie régulièrement jusqu’à l’âge de 13 ans environ. Je me souviens qu’à l’époque, je devais essayer d’articuler avec un petit bâton métallique entre les dents. Terrible. Mais ça c’est une méthode révolue. Enfin, j’espère. Puis je me souviens que je devais essayer d’entendre mon orthophoniste et la comprendre quand elle était derrière moi. Je détestais ça mais au moins, ça a payé. J’ai une récupération auditive énorme grâce à mon appareil. Je parle très bien et ça ne s’entend pas du tout que je sois sourd. Le théâtre m’a beaucoup aidé à articuler et à poser ma voix. J’en ai fait à partir de la seconde. Quand la fatigue vient me cueillir, ma locution devient brouillonne, assourdissant certains sons comme du je en che etc…
J’ai d’énormes avantages avec ma surdité. Je peux dormir comme un loir sans entendre les ronflements, les bruits de voiture, la musique à fond des voisins. Je peux éteindre mon appareil dans les lieux public tel que le métro quand des bruits sont agaçants. Par contre, je n’éteins jamais quand une personne me parle quand ça me déplait. Par respect, tout simplement.
Pour compenser, j’ai le sens du détail et j’adore faire des photos.
Quand on me parle et que j’entends la moitié des choses, je fais tout le temps des reconstitutions des mots entendus pour essayer de comprendre de ce que vient de me dire la personne.
Ma scolarité s’est très bien passée. Ma surdité ne m’a pas empêché de passer mon bac littéraire, ni ma licence de géographie, ni de passer mon diplôme d’éducateur spécialisé et exercer le métier, de partir vivre en volontariat au Sénégal et enfin, faire ma formation de documentaliste. Rien n’est impossible.
Tout cela grâce aux rencontres de personnes qui ont cru en moi, à ma volonté d’y arriver, à mes lectures, à l’écriture, à l’envie de découvrir le monde et encore plus personnelle, ma foi.
Je souhaite vraiment à chaque personne qui se croit condamné par son handicap à espérer, à rêver et à réaliser ses projets avec des personnes sur qui elle peut compter.
Alors, , ose aller de l’avant, prends des risques ( en te respectant évidemment) et fais toi entourer.

S’afficher handicapé?

J’ai entendu une histoire d’une dame qui demandait un pin’s pour son fils. Un pin’s avec un logo « Sourd » pour bien montrer que son fils est sourd et qu’on arrête de le regarder bizarrement car il ne réagit pas tout de suite, ou bien, il ne comprend pas donc il est idiot.
Est-ce vraiment nécessaire de s’afficher sourd, aveugle, déficient intellectuel, tous les handicaps qui ne sont pas visibles ?
En quoi un pin’s pourrait résoudre un problème de communication ?
Pour moi, cela ferait reculer et un échange n’aurait pas lieu. Tiens, il est sourd, je ne sais pas parler le langage des signes, je passe mon chemin. Il me semble que c’est vite stigmatisant.
Puis le pin’s renfermerait la personne dans son identité dans la surdité etc… Alors que la personne ne se résume pas à cela. Nous sommes tous plus complexes que cela et pleins de richesses en dehors de notre handicap. Oui, il fait partie de notre vie et il est parfois gênant dans certaines situations de la vie. Sinon, nous ne sommes pas « handicapés ». On l’est face aux autres qui sont dans la « norme ».
Alors, s’afficher ? Pas vraiment. Mais informer selon le contexte, oui quand il le faut pour ne pas être dans des situations tendues, difficiles à vivre.
S’afficher, c’est d’avance se mettre une étiquette, se classer alors que nous valons mieux que cela.
Ceux qui pensent le contraire, je serai intéressé de connaitre leur avis !

Le vécu de mon handicap

Dans la suite logique de mes réflexions, je vais aborder mon vécu du handicap.
Et bien, très bien quand les conditions sont optimales. Comme certains le savent, je suis en mode mono, c’est à dire que je n’entends que d’un seul oreille avec un appareil ultra perfectionné. Mon autre oreille est HS. Il m’arrive d’oublier que je suis sourd dans des lieux calmes, où les sons sont doux, agréables et que les voix des personnes se s’entrechoquent pas. 
Le son entre dans mon oreille gauche vide et il est bloqué de l’autre coté par mon oreille appareillé, c’est peut-être pour ça que je vous entends mieux, quand la salle ne résonne pas, quand il n’y pas de bruits parasites et surtout si la fréquence de votre voix est agréable.
Pour certains qui me connaissent, j’utilise souvent l’humour lié à ma surdité et je joue aussi sur les homophones, jeux de mots souvent utilisés chez les personnes sourdes. 
Il m’arrive de me trouver dans des situations où je prends de plein fouet mon handicap quand je suis interpellé dans la rue. Je mets du temps à saisir les premiers morts car mes neurones n’ont pas encore été connecté. Souvent, on me prends pour un demeuré et c’est très désagréable car je ne comprends pas du premier coup. Comment comprendre quand on entend une partie d’une phrase:  » Pardon…m… Où…. Part-Dieu ». Là, c’est facile parce que j’ai entendu les mots clés mais as t-il demandé comment aller avec un type de transport spécifique?
Bref, La question de mon vécu du handicap se pose aussi en groupe. Là, c’est une autre paire de manches quand il y a plusieurs conversations ensemble, et surtout quand des blagues fusent et que tout le monde rie sauf moi. Pour ne pas me différencier, je ris avec eux même si je n’ai rien compris. 
Le plus terrible, c’est quand j’essaye d’engager une conversation mais qu’entre-temps, je n’ai pas entendu une petite voix qui amorçait un autre sujet. Je tombe à coté de la plaque. Imaginez le malaise comme une crêpe qui reste collé au plafond et retombe mollement sur le carrelage. 
Depuis des années, j’ai du mené un combat entre le monde sourd et le monde des entendants. Car des sourds signants considéraient que j’étais pas sourd puisque je parlais et chez les entendants, j’étais considéré comme une personne un peu simplet car je ne saisissais pas tout de suite. 
Essayez de comprendre la radio FM quand la fréquence passe mal et grésille!
Je pourrai continuer à vous en parler pendant des heures car je considère que j’ai une chance inouie de m’être intégré même si c’est parfois douloureux.
Merci aux orthophonistes durant mon enfance. Merci à des adultes qui ont cru en moi. Puis j’avais en moi aussi une force de vie et je l’ai toujours une immense envie de rayonner et témoigner que vivre est possible malgré ma surdité. 
Ce que je déteste pardessus tout, c’est de cautionner mes erreurs, mes incompréhensions parce que je suis sourd:  » Le pauvre, ne lui disons rien, c’est déjà dur pour lui ». Bein non, c’est pas comme ça que ça marche. On ne me reconnait pas en tant que personne et toute personne handicapé ou pas doit être mis à sa juste place et ne pas être dans le panier de la pitié et de la compassion à outrance. 
Si je parle fort sans m’en rendre compte, merci de me dire de parler moins fort.
Si je m’emmêle dans les explications, n’hésitez pas à dire:  » Vivien, je n’ai pas compris ». Sinon, je sens tout de suite que vous me prenez pour un demeuré. 
Ouh là, j’ai pas mal écris!
Je continuerai demain pour vous laisser reposer les yeux ou les oreilles!