Ambroise – Episode 1

Mardi 12 janvier. 15h05. J’erre sans savoir où je vais, dans les rues d’une ville qui m’est inconnue. J’ai juste une vieille veste en cuir, un jean tout usé, un bonnet vert et une écharpe jaunâtre. Je ne sais pas pourquoi je suis là. Là, à regarder autour de moi sur une place où trône une énorme statue. Des pigeons semblent le cajoler. Les gens m’ignorent complètement alors que je marche en boitant. Je n’ai pourtant pas mal. Une certaine odeur m’enveloppe mais quoi ? Je ne saurai dire. Dans mes poches, j’ai juste un papier griffonné que je n’ai pas réussi à déchiffrer. Une angoisse me prend aux tripes. Pourquoi ? Je ne sais fichtre rien. J’essaie de réfléchir et de comprendre. Rien ne vient. Cela viendra sans doute. Alors je marche. Il neige. Je vois les gens bien calfeutrés dans leurs anoraks, leurs doudounes. Il fait froid ? Je ne ressens rien. On me fait des gestes, avec des mimiques étranges. Qu’est-ce que cela signifie ? Je m’arrête au milieu d’une rue. Mes jambes se bloquent. Je reste hagard ignorant les voitures qui me contournent. Puis noir.

 

Mercredi 13 janvier. 22h53. J’émerge. Je suis dans un lit. J’ai de la peine à lever ma tête et je sens que je suis attaché de partout. Une silhouette s’approche de moi. Je sens un souffle. Je sens des vibrations. Je discerne un peu plus un visage. Ce visage se meut. La bouche fait des étirements, des ronds puis se ferme. Je laisse mon corps s’enfoncer dans le plumard. Je respire très doucement comme pour essayer chercher de l’air. Vite, une issue d’air pure. On me détache. On me contient. Doux toucher qui me rassure. Puis une force se focalise sur ma poitrine. Je ne comprends pas ce qui se passe. Il me semble sourire. Un son s’échappe du fond de mes entrailles. Un cri qui me fait émerger des images. Frissons qui me parcourent des pieds au crâne. Vertige. Une voix forte  jaillit du fond de ma mémoire : «  Ambroise ». Ambroise ? Est-ce mon nom ?

 

( A suivre  )

Sélim

Assis sur un banc, emmitouflé dans mon gros manteau en cuir usé, j’observe la foule. Mon voisin, aussi silencieux que moi, fume sa cigarette qu’il sirote depuis ce matin. Nos épaules se touchent pour se tenir chaud. Je sens mes yeux s’enfoncer dans les rides de mes joues. Mes petites lunettes rondes sont en équilibre sur mon nez arrondi, travaillé par le temps. Je serre ma canne entre mes jambes. J’entends les bruits des pas de la foule qui s’amplifient ou s’amenuisent selon les couleurs de la ville. Tous les gens qui passent. Ils me sont étrangers, venus d’un autre monde avec leurs beaux habits, leurs sacs brillants. Des djeuns slaloment dans leurs joggings de grande marque, en arborant leurs bijoux de haute technologie. À travers le béton des immeubles, il me semble apercevoir mon bled perdu perché sur une colline entourée d’oliviers. À travers les platanes, je crois voir les ifs qui me protégeaient du soleil.

Sélim, je m’appelle Sélim. Je suis trop vieux pour vous dire mon age. Je ne sais pas. Je ne sais plus. J’ai plusieurs dates de naissance à cause des soucis administratifs. C’est aussi souvent suite à des conseils d’amis d’amis pour avoir quelques droits. Maintenant, j’ai juste le droit de vivre et j’en suis fier. Fier de vivre encore avec mes compatriotes exilés depuis tant d’années.

J’habite chez mon grand fils, Hakim avec sa femme et ses enfants. J’avoue ne pas avoir la scoumoune. Hakim a un très bon boulot de commercial et sa femme, Khadidja, est enseignante d’histoire-géographie dans un petit collège en dehors de la ville. Ma belle-fille met une heure pour aller au boulot. Elle ne se plaint pas. C’est moi qui s’occupe d’emmener les enfants, Mustapha et Hassan à l’école, puis chez l’orthophoniste deux fois par semaine.

La journée, je passe le temps à discuter avec mes voisins du pays pour parler du bon temps, de commenter l’actualité, de faire des remarques sur les jeunes qui font n’importe quoi et qui donnent une mauvaise image sur notre communauté. Je suis trop vieux maintenant pour m’autoriser à mettre un cadre. Puis mon cadre est incompréhensible ici. Ils ne comprennent pas les gens et pourtant c’est si simple.

Ici, je n’ai rien à dire. On considère que j’ai vécu et que les temps ont changé. C’est les ON qui m’énerve. Faut pas faire ci. Faut pas faire ça. J’entends parfois qu’on m’engueule comme si j’étais un gamin. Surtout des fillettes à l’accueil d’une banque. Elle ne m’engueule pas mais me parle comme si j’étais un idiot. C’est humiliant. Mais ça, je n’arrive pas à le dire. Je n’ai pas les mots. Alors je m’écrase. Je suis vieux. Et en plus, un immigré. Un immigré depuis 20 ans.

Et pourtant, j’ai eu une belle période jusqu’au jour…

 

Où les policiers sont venus me chercher à l’école et m’embarquer menotté. Je ne comprenais pas. Je fus mis dans une cellule froide et humide. Les policiers me regardaient avec dégoût. Je leur disais que je ne comprenais pas. Ta gueule, me criaient-t-ils. J’étais instituteur jusqu’à ce jour. Le soir venu, dans l’obscurité, j’ai entendu le pourquoi j’étais là. On m’a traité de pédophile. De vicieux. Ahuri, hagard, sonné, j’essayais de me remémorer les scènes. Je ne voyais pas. Je prenais soin de mes élèves. Il y avait souvent une de mes jeunes qui me faisaient des cadeaux lors des grandes fêtes. Je voulais crier mon innocence mais plus j le disais, plus un flic venait me tabasser. Pour lui, je devrais avoir honte, m’écraser. Puis on m’a mis dans une autre cellule avec d’autres prisonniers. Je me souviens d’une odeur fétide, d’urine et de sueurs. Ils me regardaient avec rage. Je fus tabassé, mis à nu sans que personne intervienne. Au moindre mot que je prononçais, c’était pour eux une insulte alors ils m’ont cassé la mâchoire. J’étais resté prostré au fond de la cellule. Nu comme un ver. Noir comme un cafard.

Je pleure. Mon ami Khadim s’inquiète pour moi : ما فعلته لك؟ ». Rien Khadim. Des mauvais souvenirs. Je voudrais oublier. Mais Allah veut que les souvenirs, les cauchemars perdurent. Khadim ne me comprenait pas. Il ne connaît rien de mon histoire. Seul mes enfants le savent. Ma femme m’a quitté à cause de cette histoire et n’a jamais su la vérité. Paix à son âme. Elle est morte de honte et de chagrin à cause de moi.

Il est l’heure d’aller chercher les enfants. Je salue Khadim et m’en vais quelques rues plus loin. Je retrouve Mustapha, 8 ans et Hassan 6 ans. Ils sont restés bien sage dans la cour. Des vrais trésors dont les maîtres en sont fiers. Les autres parents me saluent au passage. L’instituteur de Mustapha est venu me parler. Je comprenais tout ce qu’il disait. Il me demandait si je pouvais témoigner dans leur classe ce que j’avais vécu en tant qu’élève en Algérie. Pour comparer, pour leur ouvrir l’esprit. J’ai dit oui. Même si une angoisse monte en moi à chaque fois que j’entre dans une école. Je reste souriant, attentionné. J’aime rendre service.

Puis j’emmène les enfants chez l’orthophoniste, Mme Logop. Il y avait une foule énorme dans la salle d’attente. Je reconnais certains qui ne font qu’accompagner ceux qui ont rendez-vous. On me laisse un siège. Merci. Puis les enfants jouent en attendant.

Je n’ai su qu’au procès, du pourquoi j’étais condamné à l’exil.

 

    Après d’interminables journées avec mes co-détenus, un gendarme est venu me chercher avec des vêtements à peu près correct. Personne n’était venu me rendre visite. Je m’étais habillé au vu de tous dans le couloir de la prison puis on m’a emmené dans une cour poussiéreuse. Un fourgon de police m’attendait. Le soleil m’aveuglait. J’étais épuisé. J’étais bien content de sortir de cet enfer malgré tout. Mais pour combien de temps, je ne le savais pas. Ils m’ont emmené dans un petit tribunal où il y avait énormément de monde. Cela criait et huait quand je suis sorti du camion à l’entrée d’un bâtiment assez baroque. Les policiers tentaient de me protéger de la foule qui voulait me lyncher. J’étais dans un état ahurissement. Je me souviens que la salle était comble. J’étais installé dans un box, sur le côté. J’essayais de regarder le public mais je sentais une haine énorme à mon égard. J’aperçus ma femme. Elle avait un regard de dégoût. J’ai cru qu’elle voulait me cracher à la figure. Mon fils Hakim n’était pas là. Je reconnus mes collègues de l’école. Je suis resté par la suite à ne regarder que mes mains sauf le juge quand il m’adressait la parole. J’appris que j’avais abusé mes élèves. J’appris que j’avais tenté des attouchements et que j’avais giflé. C’était celle qui m’offrait sans arrêt des cadeaux. Elle avait témoigné contre moi. Ses parents aussi. J’avais osé crié que c’était faux. Comment osez-vous remettre en cause la parole de l’enfant et de ses parents ? Vous êtes un monstre pervers que personne n’a vu. C’était l’avocat des parties civiles qui me lançait des qualités que je n’avais pas. Je m’étais résigné à me défendre. Pour eux, j’étais coupable.

La porte s’ouvre. Mme Logop appelle Mustapha. Je sais que c’est pour un problème de bégaiement. Puis Hassan, c’est un problème d’acquisition d’apprentissage. Quelque chose comme ça. Je ne sais pas trop ce que ça veut dire mais je lui fait confiance, à madame l’orthophoniste. J’aime bien attendre dans la salle d’attente. J’y passe une heure à discuter, à rêver, à voir mes petits jouer. Oui, une demi-heure de séance pour chacun. Donc ça fait bien une heure. Mais bon, une heure dans une vie, qu’est-ce que c’est ? J’ai tellement vécu dans l’ennui et la peur, plus rien ne me titille. Alors qu’Hassan joue aux montagnes russes en miniature, un petit jeune rentre en criant en s’agitant dans tous les sens, puis il se fixe devant ma canne en bois. Il tapote sa bouche avec sa main gauche, en faisant des ho, ho. Puis il pose sa tête sur mon genou. J’ai un sursaut de peur. Je me lève brutalement et le renvoie. Je me fais engueuler par sa mère qui était entré entre-temps. Je me suis surpris de cette réaction. Je suis tout confus. Je présente mes excuses et me rassoit. Le petit jeune revient vers moi. Il vient vers mon épaule et semble me caresser avec sa main droite. Il ne me regarde pas mais je comprends qu’il veut me consoler. Je’ ne sais pas pourquoi mais je pleure. Discrètement, mais je pleure. Hassan, me voyant, vient m’embrasser sur le côté. Ne pleure pas Jadi.

Le verdict tombe. Applaudissements. A mort ! A mort !

 

Ils m’ont tué. Ils ont tué mon innocence. Ma dignité a été éradiqué depuis le jour de mon inculpation. Cela été, dans ma tête, une bombe atomique. Même si je n’ai pas été condamné à mort à proprement parler, c’était quand même fait. 10 ans de prison au programme. Les seuls souvenirs que je pourrais verbaliser seraient le lieu où j’étais. Biskra. Un enfer au bord du désert.
J’ai soif. Respiration lente et difficile. Pourquoi me remémorer ces souvenirs ? Là, maintenant. Je ne veux pas me souvenir de mes années en prison. Six ans plus précisément. Six ans sans être seul. Six ans de vie avec 10 personnes dans une cellule. Six ans de folie.
Les séances d’orthophonie sont finies. Je ramène Hassan et Mustapha à la maison. Goûter très simple avec du pain et du chocolat. Devoirs un peu agités. Khadidja est revenu. Elle s’occupe de les doucher, les mettre en pijama. Moi, je reste à observer sur mon siège un peu bancal du hall. J’aime les entendre, les écouter, rire de leurs bêtises. Si ça se fâche, je n’interviens pas. Je fais comme si je n’existais pas. Et pourtant, j’ai réussi à vivre malgré tout. Je ne sais pas comment après ces tant d’années. C’est grâce à Allah. J’en suis certain. Il était juste discret quand j’étais en prison. Je m’endors malgré moi, la tête contre ma canne, sur mes mains jointes.
18 juillet 1981. Ce fut le déclencheur de ma liberté.
Je sens une présence. Un souffle. J’ouvre mon œil gauche et j’aperçois Hassan qui m’observe, recroquevillé. Pour savoir si je dormais. Je me relève pour essayer de l’attraper. Il s’en va dans un grand éclat de rire. Douleur au dos. Cela m’apprendra à faire le mahboul.
J’étais vraiment mahboul d’avoir réussi à survivre. Je ne regrette pas. Je suis heureux avec ma famille que j’ai retrouvée par hasard. Non, pas par hasard. C’est Allah qui l’a voulu. Allah est bon et miséricordieux. Allah m’a fait vivre l’enfer mais maintenant, le paradis. Juste récompense.
Des images, des sons me reviennent. Des mains et des matraques qui me poussent dans un camion. Poussières soulevées par le fourgon bâché. Sables et rocs à perte de vue. Route dans un canyon. Soleil souchant. Cris. Insultes. Freinage. Sensation de vertige. Choc. Explosion.
Jadi ! A table !

 

Le dîner est passé. Les enfants couchés ainsi que leur parents. Il est temps que je m’endorme mais j’ai toujours une angoisse de ne plus me réveiller. Et pourtant, je sais que c’est idiot. Pour me changer les idées, je lis ce que me rapporte Khadidja de la bibliothèque. Ce soir, c’est les désorientés d’Amin Maalouf. Je suis plongé dans l’histoire d’un homme qui essaie de réunir des amis d’enfance perdus de vue depuis 30 ans, après la guerre au Liban. Cela parle d’identité, de valeurs, de recherche de sens. Cela me touche. Mes yeux tombent sous le regard bienveillant de ma petite lumière de chevet.

Éjecté. Je regardais impuissant au fourgon en flammes qui devait me transférer dans une autre prison. Liberté inattendue. Bien que je fusses sonné, je pus m’enfuir au bord de la rivière toute timide. Je ne savais pas combien de temps j’avais marché. La nuit était tombée. Errance. Fuite éperdue vers un ailleurs dont je ne connaissais pas la destination. Fatigue. Épuisement. Je ne savais pas comment je pouvais survivre avec le peu de forces que j’avais. Je voyais au loin une lumière. Un feu. Je voulus crier pour appeler à l’aide. Mais plus de voix. Je tombais. Inconscient.

Je me réveille en sueurs. Toutes les nuits, je revis mon évasion. Pourquoi donc ? Je me suis enfuie car j »avais saisi une opportunité. Je ne suis pas un lâche. Je ne comprends pas. Je me souviens d’avoir été accueilli par un groupe de touristes qui faisait du trek. Ils dormaient à la belle étoile. Ils m’ont découvert en partant au matin. Par chance. Ou c’était le destin qui avait décidé qu’il fallait que je vive. C’est Allah dans toute sa miséricorde. Loué soit-il ! J’ai été choyé, soigné. Il y avait un médecin et un avocat parmi eux. Une chance phénoménale. Rocambolesque, n’est-il pas ? Je ris malgré moi. J’entends une voix. Hakim. Papa, tout va bien ? Oui tout va bien. Dors tranquille.

Ma vie était une folie encore une fois. Tout le monde me croyait mort, carbonisé. Je n’existais plus en Algérie. Ils m’ont emmené avec eux en France. J’ai du tout reconstruire. Une histoire. Mon identité. Personne ne connaissait mon passé, sauf les touristes. Et bien sur, Hakim. Lui seul. Pas sa femme, ni les enfants. Mais comment, me direz-vous, ais-je retrouvé Hakim ? Par pur hasard, tout simplement. Béni soit Allah. C’est Mr Masson, l’avocat et sa femme qui m’ont hébergé chez eux. J’étais leur homme à tout faire. Ils m’ont trouvé un boulot de vendeur, dont le patron était… Hakim. Étonnant, non ? Hakim avait bossé comme un fou pour ouvrir un magasin en France, pour vendre des produits d’Algérie.

Mes pensées se mélangent un peu. Des morceaux me manquent mais je suis fier d’être là. Je ne sais pas pourquoi mais ça me vient d’un coup. Je prends ma décision de raconter mon histoire à Kharidja et les enfants. Qu’il sache qui je suis vraiment ; Que j’étais un instituteur renommé, accusé injustement par une mère jalouse. Hakim me l’avait confirmé après avoir eux les aveux de la fille quelques années après.

Je voudrais apprendre à mes petits enfants que la rumeur peut tuer, peut détruire une vie. Il faut prendre de la distance face à des « on-dit que ». De ne pas agir sous le coup des émotions sous risque de faire des erreurs.

Je peux m’endormir paisiblement. Tout paisiblement. Que la vérité soit dite. Ma soi-disant lâcheté et honte, n’en était pas une. Je peux raconter ma vie en toute sérénité. Non, je ne suis pas rancunier, amer. C’est ainsi. C’est le passé et on ne peut pas revenir en arrière. Maintenant, je sais sur qui je peux compter.

 

FIN

 

Hadja

Recroquevillée contre le sol, elle tend son gobelet loin devant elle.

Sa tête est emmitouflée par son hidjab bleu, recouvrant tout son corps.

Les yeux fermés avec ses oreilles aux aguets.

Elle s’appelle Hadja.

Elle entend moult pas qui s’entrechoquent. Des chaussures à talons qui claquent, des mocassins qui frottent. Des voix fortes résonnent en elle puis s’éloignent. Le monde lui semble lointain, étranger.

La honte la submerge. Tellement honte qu’elle en oublie ce qu’est la fierté, la dignité.

Sa faim la torture. Comme son visage est caché, elle peut pleurer, mordre ses lèvres pour retenir sa rage.

Hadja est livrée à elle-même. Son mari la bat du soir au matin et l’oblige à mendier. Lui-même n’a pas de boulot. Il s’enfonce alors dans l’alcool dans un bar du coin. Il l’a à l’œil. Il surveille les sorties de métro. Ses enfants ? Ils ont tous été placés. Rien. Plus rien ne retient Hadja. Rien que de la peur.

Tellement honte qu’elle ne peut pas appeler à l’aide. Elle n’a confiance en personne. Elle comprend très peu le français. Comment peut-elle s’exprimer si personne ne la comprend ?

Elle a caché son visage pour ne pas qu’on la reconnaisse. Humiliée, bafouée.

Qui donc peut-l’aider ? Le mari risquerait de la battre encore plus.

Spirale infernale de la violence et de la misère.

Spirale infernale de l’alcool et de la honte.

Elle existe cette femme, à l’entrée d’une bouche de métro. Sans fin !

Antoine

C’est ainsi qu’il s’en va mendier aux devantures des boulangeries.
Plus de toit. Plus de famille. Plus de boulot. Plus de dignité.
Il voudrait bien s’abriter sous des ponts, dans des bergeries.
Mais le froid le poursuit, le torture de tous les côtés.
Il arrive à se procurer de l’alcool pour se réchauffer.
Il voudrait de ses douleurs en faire un autodafé
Pour essayer de survivre jour après jour, hagard.
Ballotté entre des hébergements d’urgence et taudis,
Il noue des liens avec des compagnons avec égard
Puis dans l’ivresse, se déchirent pour un maigre radis.
Un jour, un vrai regard, un geste le redresse
Dans son identité, dans son chemin de vie houleuse.
La chance lui sourit enfin avec des sourires qui le caressent.
Il va au-delà de ses hontes, de ses humiliations
Avec le temps, avec ses paroles déposées, ses actions
Lui permettent d’avancer malgré sa misère, ses galères.
Cet homme s’appelle Antoine, aux yeux bleus d’éther.

Osmane, Episode 2.

 

La nuit est tombée. Osmane est assis en équilibre sur une rambarde d’un square. Ses potes, un peu plus âgés boivent de la bière. Il en prend aussi. Il en est à son troisième. Sa tête tourne un tout petit peu. Il n’est pas encore habitué. Il essaie de se marrer aux blagues de ses pairs. Il tient une canette dans sa main droite. Il vient de la finir. Puis il pense à son père. Il essaiera de rentrer le plus tard possible, quand son vieux dormira. Sa mère l’attendra malgré tout avec résignation. Avec rage, il envoie la canette loin contre le lampadaire. Ses potes le chambrent, le bousculent. Khaled lui donne un joint pour se calmer. Osmane l’aspire. Il se sent s’envoler. Un pur plaisir. Soudain, un gars arrive en trombe sur son scooter, sans casque. Le motard jubile et invite Osmane à monter dessus. Les autres l’encourage. Autant se faire plaisir, n’est pas Osmane ? Osmane grimpe derrière le motard et reparte dans un bruit infernal qui résonne dans le square entouré d’immeubles. Vibrations de plus en plus vive au fil de la vitesse. Rodéo sur le trottoir, sortie de garage, parking où ils slaloment. Ils reviennent au square puis repartent de plus belle, hilares. Osmane se sent puissant, maître de la nuit où tout le monde s’endort.

Tout d’un coup, dans un carrefour, ils évitent de justesse une voiture de policiers. Prise de panique inconsciente et envie d’en découdre avec la loi. Ils s’enfuient et essaient de s’échapper. Sirènes. Course-poursuite. Osmane se cramponne au conducteur. Il a une énorme trouille. Il ne veut pas se faire prendre. Cela serait un déshonneur auprès de ses potes et de sa famille. Les jeunes prennent les petits rues et descendent des escaliers. Le scooter manque de basculer en arrivant en bas, au bord d’un canal. Fuite infernal. Ils ne savent plus où aller. Ils arrivent près d’une passerelle. Impossible de passer en scooter. Ils la laissent et franchissent le canal. Ils entendent encore des sirènes. Ils arrivent dans une zone industrielle clôturée. Ils montent le grillage. Osmane sent son corps lâcher. Il tombe. Son pote a réussi à franchir. Un policier plaque Osmane à terre. Visage dans la boue sèche et rugueuse. Douleurs infernales de son dos où il sent les genoux du flic. Il a impression que sa tête va exploser. Il n’a pas de forces. Toute l’adrénaline expulsée lors de sa petite cavale l’a épuisé.

Osmane entend des grognements de chien et des cris. On l’emmène dans une voiture brusquement. En garde à vie. Fraîcheur de la cellule. Humidité. Pleurs, tremblements de colère. Il sait plus où il en est. Pourquoi s’est-il embarqué dans cette spirale infernale ? Tout lui pèse. Ses échecs, ses conneries. Il a la haine de ce qu’il est. Mais ça, surtout ne pas le dire. Cela serait une preuve de faiblesse. Son père le tuerait. Il doit être fier, fort. Un commissaire passe le voir et lui passe un savon, lui fait la morale. Osmane apprends que son pote a été tué par un chien de garde qui gardait l’usine. Il accuse les policiers de l’avoir tué car ils ont été poursuivis. Il entend une réflexion d’un flic, derrière : « Tu vas retourner dans ton bled ». Mais quel c… ? Quel bled ? Le pays de ses parents n’est plus son pays. Il est né ici, en France. Mais il ne sent pas français. On le traite comme un étranger. Osmane, c’est pas un nom français. Et alors ?

Que va donc t-il devenir ? Il se sent foutu. Il sera toujours dans la galère. Son ventre le torture. Il veut hurler mais non, il se crispe. Il regarde en biais le commissaire. Un défi ? Un affront pour le commissaire ? Manque de respect ?

On lui apporte un verre d’eau et du pain. Il les avale rapidement et se recroqueville sur la banquette, contre le mur gris, défraîchi.

Quel sera l’avenir d’Osmane ?

Osmane épisode 1

 

Osmane se réveille brusquement aux cris de pleurs des petites sœurs. Sa mère lui crie de se dépêcher d’aller à son école spécialisée. Son père a commencé à boire sur son canapé. Osmane prends son sac au pied d’une table remplie de vaisselles sales. Il prend une bouteille de coca et du pain et sort dans l’escalier à moitié allumé. Le temps est gris aujourd’hui. Sa tête est pleine et il a envie de pleurer. Mais il ne peut pas. Je suis un homme, se dit-il. Il descend les marches rapidement avec son walkman, la musique à fond pour ignorer les murs défraîchis, les mauvaises odeurs.

Il prend le métro. Il sent qu’on le regarde de travers. Cela le fout en rogne mais se retient. Il met sa capuche pour éviter les regards. Il a honte mais ça il ne le dira jamais. Selon ses potes, il faut être fier, sur de lui. Alors, il s’assoit les jambes et écarte les jambes pour se mettre à l’aise. Cela lui fait du bien de prendre ses aises, tellement il n’a pas vraiment d’espace pour dormir chez lui.

Enfin arrivé devant l’établissement, il salue ses potes. Tape les mains et contre le cœur. On n’est du même bord. On vit la même galère. Julian lui donne une cigarette. Il jubile de transgresser la loi. Il n’a que 14 ans, et alors ? Sa vie est de la merde pour lui et ne comprendrais pas pourquoi on lui interdirait un plaisir. Ce plaisir, son père le bat pour ne pas l’avoir. Si Osmane est vu avec une cigarette, il est privé de repas et battu. C’est la haine de son père qui le pousse à fumer loin de chez lui. Pour le narguer en secret. Julian le tire par son cartable. Osmane râle et le pousse. Julian tombe sur les escaliers. A ce moment-là, un adulte engueule Osmane. Les jeunes s’injurient. L’adulte les séparent et les emmène à l’intérieur de l’établissement. Osmane va à la salle d’accueil en ayant en tête l’injustice qu’il a vécue.

Tous ses camarades sont déjà assis sur les deux canapés et les chaises. Il en reste une à coté de Didier, l’éduc. Il s’y assied et pousse Isabella, une des filles qui l’avait copieusement insulté la veille. Vengeance. Début de chahut. Didier demande à chacun de se calmer et invite Osmane à s’expliquer. Osmane n’en a rien faire et n’a rien à justifier. Pourrait-on me laisser tranquille ? Criait-il ? Puis il murmurait à Isabelle : Salope. Cette dernière lui fout une gifle. Didier fait ressortir Osmane par Rewan, un animateur. A peine dans le couloir, il pique un sprint vers les escaliers pour aller à l’étage supérieur. Il entend Rewan l’appeler. Grimpe. Esquive quelques autres camarades qui allaient dans leurs classe. Puis il passe devant les toilettes. Il s’y réfugie et se cache. Jubilation et colère. Ambivalence qui le torture mais ça il ne veut pas l’écouter. Il souffle un grand coup, crispe sa mâchoire pour refouler des idées. Il repense à son père qui lui foutra des torgnoles quand il apprendra sa fuite. Alors il ressort et se retrouve en face de Rewan. Osmane rit nerveusement. Il sent qu’on le frôle. Ne me touche pas, pesta t-il. Rewan reste calme et essaie de lui parler doucement en l’invitant à aller dans une pièce pour se détendre. Une pièce réservée pour les jeunes qui décrochent, qui ont du mal à rester dans le cadre. Osmane entre en trombe dans la salle. Un grand mur avec pleins de tags, des mots, des dessins. Des poufs sont parsemés autour d’une petite table remplis de revues. Il s’avachit dans un pouf après avoir valdingué son sac au bout de la salle. Silence. Rewan se met face à lui, décontracté sur une chaise, comme pour dire : « Mosane, qu’as tu ? ». Mais Osmane ne veut pas parler. À quoi bon ?

Silence. On entend des cris.

« Je peux y aller ? » Demande Osmane.

« Où ça ? » Murmure Rewan.

«  En classe. » Répond-il.

«  Tu te sens prêt, un peu calmé ? »

« Oui, ça va, je suis calmé. » avec un haussement des épaules d’Osmane.

Il reparte en direction de la classe. Échanges rapides entre l’instit spécialisé et Rewan. Osmane s’installe à son bureau. Il sort son livre adéquat puis s’avachit dessus. L’instit l’interpelle. Osmane ne dit rien. Il fait semblant de dormir. Il écoute quand même. Puis l’instit lui donne des exercices à faire. Ralages.

Trop dur tout ça. Vais jamais y arriver. À quoi ça sert tout ça ?

Sonnerie. Il reprend son sac et part vite en ayant pris le soin de passer devant les autres en les bousculant. Récréation. Chahuts. Y a du monde dans la cour. Au pas de la porte donnant sur la cour, il voit un éduc remplaçant. Il veut rentrer pour aller rejoindre un pote. Le remplaçant refuse parce qu’Osmane peut très l’attendre. Osmane essaie alors de passer en jouant. Le remplaçant tient bon et lui rappelle les règles. Osmane pousse doucement l’éduc. Il est sommé d’arrêter. Il entend ses camarades ricaner. Il continue tout en riant. L’éduc essaie de lui faire entendre raison. Osmane se marre et pousse encore plus fort l’éduc. Puis là, ce dernier le prends par les épaules, le pousse en le tenant et se fait mettre à terre. Humiliation totale. L’éduc le contient au sol, ventre à être, un bras derrière le dos. Osmane se débat. Soudain, il est libéré et dans une fureur, il se précipite contre l’éduc et lui fout un uppercut contre sa joue. Il est fou de rage. Il sent que c’est à cause de l’éduc mais il sait qu’il n’aurait pas du le faire. Grosse colère envers lui-même. Il a été rabaissé devant les autres. Mis à terre. Il a perdu la face.

Mâchoires crispées et respirations rapides, on l’emmène chez le directeur.

Viré pour une journée chez lui.

Mais où donc aller ? Il fera semblant d’aller chez lui. Plus tard. Il veut prendre du répit avant de se faire cogner par le père. Il rejoindra d’autres potes qui sont déjà dans la rue, à errer pour aller boire un coup pour oublier. Pour se donner une certaine contenance. Pour survivre.

 

Elle s’appelle…

Elle s’appelle Soreyna.
Petite adolescente manouche qui mendiait sur un parking d’un supermarché.
Elle a un visage balafré avec un sourire qui peut désarmer les coeurs endurcis.
Si on prend le temps, avec sa petite voix, elle peut vous confier sa petite vie de nomade.
Elle est dans la ville depuis un an et demi et vit avec sa famille dans un campement.
Si vous connaissez le lieu de son campement, elle sera ravie. Elle se sentira reconnue. 
Si un jour, vous la croisez, n’hésitez pas à lui laisser un sourire ou bien à lui adresser quelques mots. 

Elle s’appelle Feyza.
Jeune femme voilé aux yeux bleus qui prenait le bus tous les jours.
Elle ne se laisse pas faire par les machos qui font frotti-frotta. Ils en eu pour leurs comptes.
Elle ne rêve qu’une chose: Que les femmes soient considérés comme des sujets à part entières et non des objets. 
Les hommes! Si vous la croisez, méfiez-vous de vos instincts primaires. 
Elle vaut la peine d’être rencontré, respecté tout simplement. 
Elle a besoin comme pour toutes les femmes de se sentir en sécurité.

Prenons-soin d’elle.
Prenons soin de vous.
Prenons soin de nous. 

Texte écrit suite à une rencontre et au visionnage du film égyptien: Femmes du bus 678